Chaque semaine, un roman qui nous raconte les Etats-Unis d'aujourd'hui. Avec ce soir "L'autre moitié de soi", un roman de Brit Bennett qui évoque la question raciale et le statut de la vérité (et du mensonge) - autant de thèmes qui s'invitent dans la campagne électorale américaine...

Un roman pour comprendre le monde, et notamment la question raciale aux Etats-Unis, en ce début de XXIème siècle où la vérité est mise à mal par les discours de Donald Trump (souvenez-vous de son expression, « les faits alternatifs ») mais aussi par la façon dont certains médias ultra-conservateurs l’évoquent (on entre dans l’ère de la post-vérité, selon eux). 

Alors posons-nous deux questions : est-il vrai que les Blancs et les Noirs sont différents ? Est-il vrai que l’on peut changer de vie comme on veut ? Deux affirmations que détruit brillamment la romancière Brit Bennett dans un roman saisissant intitulé « L’autre moitié de soi ».  Qui est cette Brit Bennett ?  Une afro-américaine qui vient à peine de fêter ses 30 ans et est acclamée aux Etats-Unis depuis qu’elle s’est fait connaître par son blog, sur internet. 

En 2013, le policier responsable de la mort de Trayvon Martin est acquitté, l’année suivante les charges contre l’officier responsable de la mort d’Eric Garner sont abandonnées : à la suite de ces deux événements, Brit Bennett fustige sur son blog l’antiracisme consensuel et inoffensif. Elle explique que le racisme est un système politique de domination créé par les Blancs et que ce sont les Blancs qui doivent prendre en charge ce problème. L’article enflamme les réseaux sociaux, devient un livre à succès et propulse Brit Bennett au rang d’égérie. 

On se demandait si, après cette charge intelligente mais pamphlétaire elle serait capable d’écrire autre chose. Eh bien la réponse est oui : ce roman, « L’autre moitié de soi » est une réussite majeure. 

Changer de vie, c’est la grande illusion vendue depuis toujours par les Etats-Unis. Pendant longtemps, ce fut, dit Brit Bennett, une réalité : vous arriviez dans un pays qui vous offrait la possibilité de vous refaire, de tout reprendre à zéro, de changer de vie, de métier, de rêve. Starting over, dit-on là-bas. Aujourd’hui, c’est un mythe qui appartient au passé. Et voici pourquoi. 

Imaginez une petite ville de Louisiane pas tout à fait comme les autres. 

Figurez-vous que cette ville est peuplée de noirs qui sont presque blancs. Au fil des générations, la population s’est de plus en plus éclaircie, « comme une tasse de café peu à peu diluée par la crème » écrit Brit Bennett, qui n’invente rien. Mais ces hommes et ces femmes, dont la peau est claire, sont et resteront noirs, puisqu’aux Etats-Unis ce n’est pas la peau, mais le sang qui décide de votre couleur. Deux jumelles, nées dans cette petite ville, donc à la peau presque blanche, disparaissent, adolescentes. 

L’une d’entre elles, Stella, va se faire passer pour blanche et ne plus donner de nouvelles. Elle change de peau, en somme. Ça arrive un peu par hasard, sans qu’elle l’ait vraiment voulu : sur un malentendu, on l’a prise pour une blanche et elle n’a pas démenti, tout simplement. Parce qu’il y avait au bout la promesse d’un travail, d’une situation, puis d’un mariage avec un bel homme Blanc fortuné de Boston. Elle a donc joué un rôle, comme au théâtre. L’imposture était insoupçonnable. 

Ce n’est qu’ensuite que l’engrenage s’est mis en place. Et il est implacable.

 Des années plus tard, sa fille, une blonde platine symbole de la californienne futile, devient amie avec une jeune femme à la peau noire comme du goudron et qui dit venir de cette petite ville oubliée de Louisiane. Elle pourrait même être la fille de cette sœur jumelle abandonnée il y a des années. Changer de vie, devenir quelqu’un d’autre, c’est le rêve des opprimés, écrit Brit Bennett. Mais peut-on devenir blanche quand on est noire, bâtir sa vie sur le mensonge, vivre dans une mascarade sans en payer un jour le prix ? 

Ce roman propose une réflexion brillante sur le racisme, le changement de peau, le changement de sexe aussi puisqu’aujourd’hui le genre ne suffit plus à vous définir, et sur la réalité. Brit Bennett ne porte aucun jugement moral sur cette femme qui veut vivre comme une blanche, elle nous promène le long des fissures énormes que ce choix provoque au sein d’une famille qu’il est désormais bien difficile de rassembler.

Comment être soi-même, dans un pays obsédé par la couleur ? Réponse dans ce roman remarquable.  « L’autre moitié de soi » de Brit Bennett, un roman publié aux éditions Autrement et traduit par Karine Laléchère.

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