Chaque jeudi, un auteur et son oeuvre, pour parler de l'Amérique d'aujourd'hui. Cette semaine : l'écrivaine Jesmyn Ward, dont le livre permet de comprendre les nouvelles formes de la question raciale aux Etats-Unis, notamment dans le Sud profond du pays...

L’une des clés du scrutin de novembre prochain aux Etats-Unis sera le vote de la population noire américaine. Étrangement, il n’est pas assuré que toutes les voix se reportent sur le camp démocrate, on l’a vu en 2016 lorsqu’une part non-négligeable des électeurs afro-américains a plébiscité Donald Trump. 

Pour comprendre les raisons de ce désamour entre les Noirs et les démocrates, je vous conseille la lecture d’une romancière qui est en train de s’imposer comme une véritable icône, sans le moindre tapage militant mais grâce à la puissance des histoires qu’elle raconte : elle s’appelle Jesmyn Ward et, à 42 ans seulement, elle a déjà remporté à deux reprises le National Book Award, soit l’équivalent américain du prix Goncourt. 

Elle incarne, cette jeune Jesmyn Ward, le renouveau de la littérature noire américaine après la disparition de Toni Morrison l’été dernier. 

Toni Morrison, c’était en effet la conscience de l’Amérique noire, la romancière qui parlait à tous, quelle que soit la couleur de peau, et qui avait su raconter la mémoire de l’esclavage… Jesmyn Ward en prend le chemin ! Toni Morrison elle-même avait d’ailleurs adoubé Jesmyn Ward peu de temps avant de mourir. 

La principale différence entre ces deux grandes romancières tient peut-être aux sujets qu’elles traitent : là où Toni Morrison avait fait une œuvre en auscultant les blessures du passé, Jesmyn Ward décrit les turbulences actuelles de l’Amérique. Ses romans se déroulent aujourd’hui et elle raconte, sans aucun jugement moral, les nouvelles formes que prennent le racisme. 

Ce qui est intéressant, c’est que cette jeune femme originaire du Sud profond des Etats-Unis, une petite bourgade du delta du Mississippi, a fait ses études à Stanford, la prestigieuse université californienne connue notamment pour son multiculturalisme, et a travaillé dans l’édition à New York, autre capitale de la diversité réussie. 

Et puis, il y a une quinzaine d’années, elle a décidé de rentrer chez elle, dans le Sud. Pourquoi ce retour dans le Mississippi ? Parce qu’elle a compris, dit-elle, que le visage qu’offrent les grandes villes cosmopolites de la question raciale aux Etats-Unis est un miroir aux alouettes.

Etre noir à Los Angeles ou à New York, écrit-elle, c’est aujourd’hui devenu possible. 

Ce n’est pas facile, mais c’est possible. Dans ces grandes villes démocrates, la tolérance règne et même la police a cessé de vous regarder de travers. Et ça, bizarrement, Jesmyn Ward a fini par ne plus le vivre aussi bien que lorsqu’elle est arrivée dans ces villes. Car dès que vous mettez le pied loin de ces cités, un racisme d’une violence inouïe vous assaille et vous n’y êtes plus préparée. C’est le cas, en particulier, dans ce sud profond qui l’a vu naître. Nous sommes à seulement une heure de route de la très progressiste Nouvelle-Orléans, cette ville qui était il y a encore quinze ans l’une des capitales du crime racial et qui a aujourd’hui élu une femme noire au poste de maire, il suffit, donc, de faire une heure de route en direction du Mississippi pour arriver chez Jesmyn Ward, dans le comté de Bois Sauvage.

A la façon de William Faulkner, Jesmyn Ward a rebaptisé l’endroit où elle est née et elle en livre, roman après roman, une chronique au vitriol. Il faut absolument lire le court récit autobiographique qu’elle a publié sous le titre Les moissons funèbres. Vous comprendrez tout sur la façon dont les gouvernements, notamment républicains, ont traité la population noire du delta. Ce qui a convaincu Jesmyn Ward de rentrer chez elle et d’écrire, c’est la mort, de mort violente, de cinq jeunes hommes avec lesquels elle avait grandi. Et le premier fut son frère. 

Jesmyn Ward raconte la pauvreté, le caractère abrupt et implacable avec lequel elle est entretenue par les autorités.

Elle montre comment les inégalités sociales entraînent l’absence de politique d’éducation : pour le dire clairement, le racisme, aujourd’hui, consiste à maintenir la communauté noire sous le seuil de pauvreté, sans emploi, puis de pointer du doigt ce taux de chômage pour justifier la fermeture des écoles. Dès lors, privés d’éducation, les jeunes enchaînent les démissions personnelles et tombent dans la délinquance, plus ou moins lourde. Mais, surtout, il y a un tabou, un impensé de l’Amérique qui est utilisé politiquement : c’est la dépression. Le racisme, la pauvreté et la violence sont les principaux facteurs de dépression chez les hommes et les femmes noires, écrit-elle. 

Combien de personnes de la communauté noire sont touchées par la dépression ? C’est impossible à dire aujourd’hui. Car on ne dispose d’aucuns chiffres sérieux, ils sont tous faux. Savez-vous pourquoi ? Parce que le diagnostic et la prise en charge sont inexistants. Pas de chiffres, donc pas d’institutions, donc pas de traitement. Mais un taux de suicide au sein de la communauté noire qui n’a jamais été aussi élevé. Elle est là, la nouvelle forme de ségrégation et Jesmyn Ward en démonte les rouages de façon glaçante. 

Un mot encore pour évoquer la communauté noire du delta du Mississippi : Jesmyn Ward n’est pas noire, pas exactement. Elle a fait un test ADN : elle a du sang noir, du sang blanc  mais aussi du sang indien et même du sang nord-africain. Qui est-elle exactement ? C’est cette question que ses romans formulent de façon admirable et qu’il faut lire si l’on veut comprendre la question raciale, aujourd’hui, en Amérique. 

Les moissons funèbres » de Jesmyn Ward, c’est en grand format aux éditions Globe ou en poche chez 10/18.

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