On savait que les écoles disciplinaires étaient des endroits difficiles pour les adolescents, on ignorait que poser le pied dans certaines d’entre elles, c’était faire le premier pas vers l’enfer. Surtout quand on a la peau noire.

A quinze jours du vote aux Etats-Unis, la question raciale est évidemment sur le devant de la scène et voici un roman qui en dévoile un aspect méconnu.

On savait que les écoles disciplinaires étaient des endroits difficiles pour les adolescents, on ignorait que poser le pied dans certaines d’entre elles, c’était faire le premier pas vers l’enfer. Surtout quand on a la peau noire. C’est ce que l’on a découvert aux Etats-Unis il y a à peine dix ans, en 2011, lorsqu’une équipe d’archéologues de l’université de Floride a trouvé par hasard un cimetière clandestin dans l’enceinte d’une de ces écoles. C’était la décharge publique de l’établissement et des centaines d’ossements y ont été retrouvé, dont l’analyse minutieuse a montré qu’ils provenaient de corps suppliciés. Les langues, peu à peu, se sont déliées et l’histoire terrible de cette école disciplinaire a été révélée, hélas sans que cela fasse grand bruit. Là encore, les romanciers prennent le relais des politiques puisque elle a inspiré, cette histoire, l’écrivain Colson Whitehead qui a remporté, avec ce roman qui raconte la vie quotidienne dans cette école, son deuxième prix Pulitzer en 3 ans, une distinction que seuls William Faulkner et John Updike avaient obtenus deux fois avant lui.

Qui est Colson Whitehead, ce double lauréat du Pulitzer ? Un écrivain discret, new-yorkais, 50 ans, traduit en 40 langues, qui depuis toujours écrit sur l’inguérissable blessure raciale qui fracture l’Amérique. Barack Obama, président lecteur, avait dit publiquement à quel point il avait été marqué par ses livres, dont « Underground Railroad », le premier prix Pulitzer de Whitehead.

Que raconte ce roman intitulé « Nickel Boys » ? C’est l’histoire de cette école disciplinaire de Floride qui a dû fermer ses portes en 2011 seulement et a, pendant plus d’un siècle, terrorisé des centaines d’adolescents, pour la plupart orphelins ou bien pupilles d’une nation qui n’a jamais su quoi faire de ces rejetons sans famille. Il n’est pas si loin, le temps où on collait les gamins sans parents avec les jeunes délinquants dans des maisons de redressement, c’était il y a encore dix ans et les conditions de vie étaient les mêmes que dans les années 1920 ou 1960, pendant la ségrégation : bien sûr, le supplice de la cage à sueur, avait été officiellement aboli en 1945 mais ces écoles étaient de véritables zones de non-droit et personne ne se souciait de ce qui pouvait arriver aux gamins qui y entraient. Et moins encore aux enfants Noirs. Ce sont eux qui sont les héros de ce roman coup de poing, « Nickel Boys ».

Un jeune noir, orphelin, élevé par sa grand-mère, est conduit à Nickel en 1962. A l’époque, les droits civiques ne s’appliquent pas et la Floride, comme tous les Etats du Sud, pratique une ségrégation violente. Ce jeune garçon est un idéaliste. Il s’apprête à entrer à l’Université quand il est arrêté, accusé à tort de vol de voiture. Et à Nickel, il est soumis aux pires sévices – je vous passe les détails, je ne vous dit rien non plus de ce qu'il adviendra de ce jeune garçon mais je vous affirme que cet endroit n’est pas unique, qu’il existe des centaines de lieux comme celui-là, des soi-disant écoles qui vous brisent, vous déforment, vous rendent inaptes à une vie normale alors que vous auriez pu devenir médecin, avocats, journaliste ou prof ou candidat à la présidentielle si l’injustice ne vous avait pas précipité dans ces usines à souffrances disséminées dans tout le pays, vous privant du simple plaisir d’être vous-même. 

Ce roman est à lire car Colson Whitehead démonte la mécanique qui a poussé les Blancs à haïr les Noirs, remontant aux lois Jim Crow, ces lois qui établirent la ségrégation et sanctionnèrent le vagabondage mais aussi le changement d’employeur sans autorisation ou, tout simplement, le « contact présomptueux », c’est-à-dire regarder un Blanc ou une Blanche droit dans les yeux. Whitehead montre comment les Noirs ont été formés à attendre que les Blancs leur adresse la parole avant de pouvoir leur parler, comment les injustices vous rendent dociles : « Vous êtes des Noirs dans un monde de Blancs » écrit-il et c’est ainsi que toute la génération actuelle de quinquagénaires (et leurs parents) a été élevée, rappelle-t-il. Il faut que les jeunes lisent ce roman : il raconte ce que leurs parents ne veulent pas ou ne peuvent pas leur dire. Et c’est aussi une critique désespérée des beaux idéaux, ces croyances en la capacité des humains à s’améliorer que véhiculait notamment Martin Luther King. Y croire ou pas : c’est un choix qui est au cœur de la campagne actuelle : d’un côté, le scepticisme des républicains ; de l’autre, la confiance du clan Biden.

Nickel Boys de Colson Whitehead, est publié aux éditions Albin Michel et traduit par Charles Recoursé.