Chaque semaine, des nouvelles de la littérature américaine, à quelques semaines des élections. Avec, ce soir, le nouveau roman de l'écrivain Salman Rushdie, qui pose un regard décalé et satirique sur les mutations de la ville qui ne dort jamais, New-York.

Salman Rushdie, écrivain né en Inde et naturalisé américain depuis peu - ce qui fait de lui un écrivain américain. Depuis quatre ans, il est désormais citoyen américain, ce qui l’autorise encore plus à passer ce pays à la paille de fer. Et c’est chose faite avec le quatrième volume de ce que j’appellerais volontiers le « quatuor new-yorkais » de Salman Rushdie, un peu comme on a le « quatuor de Los Angeles » de James Ellroy : le premier volume est sorti le  11 septembre 2001 et s’intitulait « Furie ». Il y eut ensuite « Deux ans, huit mois et vingt-huit nuits », qui était une relecture des Mille et Une nuits à Manhattan, puis « La maison Golden ».

Et voici « Quichotte » : l’ensemble compose un quatuor romanesque qui raconte la ville de New York au cours des vingt dernières années, c’est-à-dire le basculement de l’ère analogique à l’ère numérique, le passage d’une cité qui accueillait tous les migrants du monde à une ville qui se méfie désormais de la surpopulation venue d’ailleurs et que stigmatise Donald Trump, ex-petit new-yorkais du quartier de Queens devenu roi de Central Park. Evidemment, tout cela, Rushdie le décrit de façon décalée.

Un chevalier qui pourfend des moulins, un petit garçon dont le nez s’allonge quand il ment, et des rhinocéros

Le premier fait penser à Don Quichotte. Le second, à Pinocchio. Et les rhinocéros... évoquent Ionesco. Voici les ingrédients principaux du nouveau roman de Salman Rushdie. Il s’intitule donc « Quichotte » et Rushdie y pose la question suivante : si Don Quichotte vivait aujourd’hui et non pas dans l’Espagne d’il y a cinq-cent ans, contre quels moulins partirait-il en guerre ? 

Réponse : les réseaux sociaux. Quichotte vit donc de nos jours. Il ne parcourt plus l’Espagne mais l’Amérique. Son cheval, c’est une vieille Chevrolet aussi déglinguée que la monture originale. Il n’est plus chevalier, mais voyageur de commerce. Itinérant, donc. Sancho Pança, c’est son fils. Mais un fils imaginaire, car notre homme n’en a jamais eu. Et c’est là que Rushdie mélange tout dans un joyeux hommage à la littérature mondiale : ce fils dont il rêve, Quichotte le rêve assis à côté de lui, dans sa voiture, à la place du mort en somme… et voilà que tout à coup ce fils imaginaire s’anime et devient réel. 

Comme Pinocchio auquel Rushdie rend, donc, également hommage. Comme le faisait le personnage de Cervantès, notre Quichotte des temps modernes entreprend d’enlever la femme dont il est tombé amoureux : une présentatrice de talk-show qu’il veut sauver du monde terrible dans lequel nous vivons, cerné par les rhinocéros de Ionesco (et qui incarnent les extrémistes de tous bords), le monde, dit Rushdie du « Tout Peut Arriver ». « Anything Can Happen » : tout peut arriver. 

Un monde dans lequel il n’y a plus aucune règle : par exemple, une pandémie peut désormais paralyser la planète, une star de télé-réalité peut désormais devenir président des Etats-Unis, le mensonge se confond désormais avec la vérité puisqu’on peut affirmer en toute tranquillité que la Terre est plate ou qu’un bon coup d’eau de javel fait disparaître le coronavirus, et, surtout le tribunal de l’opinion a désormais été érigé en valeur suprême. Bref, on vous lave désormais le cerveau aussi efficacement que dans 1984 d’Orwell mais tout en douceur, grâce aux réseaux dits sociaux.

Une fois encore, Rushdie joue les provocateurs… mais provoque surtout la réflexion.

... à une époque où chacun se contente facilement d’un prêt-à-penser fourni gratuitement par les talk-shows, les émissions de télé-réalité, les chaînes d’info en continu et les fameux réseaux dits sociaux. Ce Quichotte de Rushdie est un roman picaresque sur l’Amérique de Donald Trump. Avec, en prime, un humour ravageur. 

On comprend, en lisant ce roman jubilatoire, que la fiction n’est pas un mensonge. Car le but du mensonge est d’obscurcir la vérité. Le but de la fiction, lui, est de révéler la vérité. C’est la grande différence entre l’art et le mensonge, la grande leçon du roman de Rushdie dans lequel vous lirez cette phrase que je vous laisse méditer : « L’espèce humaine s’est tellement habituée à porter des masques qu’elle est devenue aveugle à ce qu’ils cachent ».

« Quichotte », le nouveau roman de Salman Rushdie vient de paraître aux éditions Actes Sud, traduit par Gérard Meudal. 

Salman Rushdie que l'on retrouve la semaine prochaine dans Le Grand Entretien d’America : nouveau numéro en kiosque à partir de mercredi prochain.