"Betty", de Tiffany McDaniel, pourrait bien devenir un classique de la littérature américaine. L'histoire d'une jeune femme cherokee qui tente d'exister en tant que femme d'échapper aux démons de la société américaine. comment faire pour que les folies d’autrefois ne se reproduisent pas aujourd’hui ?

Le grand roman américain de cette année 2020 s'appelle Betty.Un livre coup de poing qui vous renseignera mieux que n’importe quel documentaire sur bien des réalités de la société rurale américaine : Betty, c’est l’histoire d’une petite fille de huit ans que tout le monde appelle « la petite indienne » parce qu’elle a la peau brune, la peau des indiens cherokees. Elle grandit entre sept frères et sœurs dont beaucoup mourront dans leur prime jeunesse. Mais à lire leur histoire, on se demande si ce sort n’est pas plus doux que la vie qui leur a été réservée. Il faut dire que l’arbre généalogique de cette famille a des racines pourries et des branches brisées. Peut-être parce que dans ce coin de campagne de l’Amérique profonde, ce sont les mères qui poussent les filles dans le lit de leurs pères et qu’elles finissent toutes par se justifier en disant seulement ceci : « Ca arrive dans toutes les familles ». « Comment survit-on quand les personnes censées nous protéger le plus sont justement les monstres qui nous déchirent et nous mettent en pièces ? », voilà ce que demande Tiffany McDaniel dans ce magnifique roman qui retrace en réalité la vie de sa mère

Derrière ce récit qui met en scène la façon dont les secrets et les tabous (mais aussi les fêlures et le déni) finissent toujours par faire que les membres unis d’une famille aimante deviennent des étrangers les uns pour les autres, il y a un regard percutant sur la société américaine. C’est en effet un livre sur les mystères de l’enfance et la perte de l’innocence, c’est aussi un roman initiatique qui célèbre le pouvoir réparateur des mots, mais c’est surtout un réquisitoire implacable contre les démons qui hantent l’Amérique et une célébration des invisibles de la société américaine, ceux que l’on appelle encore les « bouche-trous ». Nous sommes aux confins de l’Ohio, du Kentucky et de la Virginie Occidentale, c’est-à-dire là où les caméras de télévision et les micros des radios ne pénètrent jamais. Comment vit-on, là-bas, et comment vote-t-on ? Ce roman permet de le comprendre car, croyez-moi, très peu de choses ont changé dans ces petites bourgades oubliées des Etats-Unis depuis l’époque où Betty, la petite indienne, était enfant, c’est-à-dire les années 60, 70 et 80. La mère de Betty est donc blanche, vient d’un milieu pauvre, et son père est indien, cherokee, descendant de grands guerriers parqués par leurs vainqueurs dans des camps et il survit, ce père, en racontant à ses enfants les légendes de son peuple. C’est sa façon à lui d’aider les gamins à encaisser les coups portés, au propre comme au figuré, par le racisme terrible que subissent les métis indiens. 

Chez les cherokees, ce sont les femmes qui sont à la tête de la famille, qui jouent un rôle prédominant. Voilà ce que Betty devra tenter de se rappeler dans un monde où préserver sa culture est devenu d’autant plus difficile que se met en place le rouleau compresseur de la standardisation américaine, blanche, chrétienne et pas franchement démocrate. Je ne vous révèle rien de la fin, mais le suspense est à couper le souffle, il y a des personnages secondaires fascinants (la femme sans visage ou encore la prostituée des sables mouvants) : c’est un très grand livre sur la place des femmes dans la société américaine, c’est un très grand livre sur l’environnement et la nature : un hymne à la terre qui nous parle et que nous devons tout simplement apprendre à écouter si nous voulons vivre libres. Tiffany McDaniel pose en substance cette question : comment faire pour que les folies d’autrefois ne se reproduisent pas aujourd’hui ? Cela concerne bien sûr le petit monde d’une famille métisse ravagée par le viol, le suicide, le silence et le sentiment de culpabilité, mais aussi le monde actuel, une société observée par cette petite indienne qui comprend mieux que personne le lien terrible qui unit le sauvage et le civilisé. Ce livre, « Betty », remarquablement traduit par François Happe, est un éblouissement. Je prends les paris : c’est un futur classique de la littérature américaine.

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