Chaque jeudi, un auteur et son oeuvre, pour parler de l'Amérique d'aujourd'hui. Cette semaine : John Edgar Wideman, qui mêle fiction, autobiographie et essai dans un recueil de nouvelles, « Mémoires d'Amérique ». Une oeuvre poignante, engagée, qui raconte l'histoire du pays, ses mensonges et ses plaies ouvertes.

L'écrivain John Edgar Wideman (en 2008)
L'écrivain John Edgar Wideman (en 2008) © AFP / ULF ANDERSEN / Aurimages

Au moment où Donald Trump clame que l’Amérique, la vraie, est blanche, je vous propose la lecture d’un livre qui évite le piège de la revanche pour répondre aux délires du président américain. Il s’agit d’un recueil de nouvelles signé John Edgar Wideman dans lequel l’auteur mêle habilement la fiction, l’essai et l’autobiographie. C’est à la fois un livre d’histoire politique, un livre de sociologie et une suite de courts romans sur l’intimité. Il porte, ce livre, un titre qui claque comme un drapeau au vent sur un champ de bataille : « Mémoires d’Amérique », mémoires au pluriel.

Qui est John Edgar Wideman ? 

Il est né en 1941 à Washington et a grandi à Pittsburgh, en Pennsylvanie, dans un ghetto, Homewood, dont le cœur meurtri sert de théâtre à la plupart de ses livres. Au départ, John Edgar Wideman voulait être basketteur professionnel. Il excellait dans ce sport et lorsque la littérature est devenue sa confidente, il a peu à peu inventé une langue qui mêle les mille et une voix blessées des Noirs d’Amérique. 

Cela donne des romans qui mettent en scène des personnages qui ont le feu au ventre, avec des mots qui sonnent comme des gospels. Il a la rage qui swingue et qui danse, Wideman. Et il tient cela, dit-il, de son père, grand amateur de jazz qui écoutait en boucle à la maison cette chanson...

« A Change Is Gonna Come », écrite et chantée par Sam Cooke en 1964, une chanson qui a été maintes fois reprise, notamment par Aretha Franklin ou Beyoncé, et qui s’est lentement imposée comme un hymne de la lutte des Noirs américains. C’est la chanson qui accompagnait les sorties de Martin Luther King et elle a spontanément retentie, cette chanson, sur les boulevards de Harlem le jour de l’élection de Barack Obama il y a 12 ans. 

Le style Wideman, c’est ça : chaloupé et coulant, voix émouvante, haute et claire, long feulement de tigre blessé où l’espoir l’emporte pourtant sur les lamentations. « En littérature comme en jazz, dit-il souvent, ça ne rime à rien si ça ne swingue pas. » 

Mais je reviens au père de Wideman. Son père était éboueur et travaillait essentiellement dans les quartiers blancs. Un éboueur qui dévorait les livres qu’il trouvait dans les poubelles qu’il vidait. Un jour, son fils, le jeune John Edgar tombe sur un recueil de poésie de TS Eliot et ce gamin noir affamé d’histoires capables de l’arracher à la misère et à l’avenir lugubre de sa vie découvre que si vous voulez vous aussi raconter une histoire puissante, alors il vous faut inventer votre propre langue. 

Ça commence donc comme une belle histoire. Mais les choses se gâtent.

Et tout à coup, le lecteur va se faire écrivain pour raconter ce qu’il est trop facile de juger sans appel. Son père a tué un homme. Un de ses collègues de travail. Et dès lors tout s’est enchaîné. Le père n’a pas fait de prison pour homicide. L’avocat a joué la carte de la négociation de peine en plaidant la légitime défense et comme la victime était noire elle aussi, il a été décidé de laisser le père en liberté. C’était dans les années 60. 

La prison, en revanche, son frère et son fils vont la connaître. Son frère a été condamné à perpétuité et son fils purge actuellement une longue peine. Motifs ? On ne sait pas vraiment. La couleur de leur peau. Voilà qui explique que John Edgar Wideman écrive essentiellement sur deux questions, deux questions qui pèsent aujourd’hui sur la campagne électorale :  la mémoire et les mensonges de l’histoire.

Que sont « les mensonges de l'histoire » ?

La distance entre les faits historiques et la réalité quotidienne. Ce livre, « Mémoires d’Amérique », commence par une note adressée au président et dans laquelle il écrit : « Je vous en prie, éradiquez l’esclavage ». Wideman, évidemment, n’est pas sans savoir que l’esclavage fut aboli en 1865 aux Etats-Unis par le 13ème amendement de la Constitution.

Mais l’histoire, montre-t-il exemples à l’appui, dit autant de mensonges que de vérités. En fait, le 13ème amendement marque le début de la fin de l’esclavage en tant que statut légal, mais l’esclavage en tant que statut social n’a pas disparu pour autant. Il suffit, écrit Wideman, de rentrer dans une prison pour le comprendre : quand il rend visite à son frère ou à son fils, il n’est pas noir, il est nègre. 

Ce mot que l’on n’ose plus prononcer, Wideman l’entend partout. Moins dans la bouche de ceux qu’il croise que dans leur regard : de l’école à la prison, il y a des règles pour les blancs et des règles pour les nègres. Jamais ce mot n’a semblé si présent en Amérique depuis 2016, écrit Wideman. Et ce qui le rend possible, montre-t-il, c’est le mensonge historique diffusé par l’actuel gouvernement et qui établit un lien entre race, couleur et esclavage. 

A quoi il faudrait ajouter : éducation. Il fut un temps où un fils d’éboueur noir né dans le ghetto pouvait s’élever socialement grâce à l’instruction publique. Wideman en est l’exemple. Aujourd’hui, écrit-il, la machine à intégrer est brisée. Mais, ce qui rend cette parole indispensable, c’est que, loin de s’enfermer dans un communautarisme revanchard, Wideman se fait le chantre du métissage. Avec ce livre, notamment, il dynamite les barrières ethniques pour écrire un nouveau et flamboyant chapitre de la grande saga des parias.

« Mémoires d’Amérique » de John Edgar Wideman, c’est un recueil de nouvelles publié aux éditions Gallimard.

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