Alors que les Jeux paralympiques de Tokyo 2020 auraient dû battre leur plein, en consolation, voici l'histoire compensatoire.

L'équipe d'Italie devant le village Olympique - 16 septembre 1960
L'équipe d'Italie devant le village Olympique - 16 septembre 1960 © Getty

Le 28 juillet 1948, dans la cour d'un hôpital de la banlieue londonienne, à Stoke Mandeville précisément, se tiennent, assis sur des chaises roulantes, seize archers, quatorze hommes et deux femmes. Ils sont tous blessés de guerre, handicapés ou paralysés, et ils sont là pour participer à une compétition sportive. À leurs côtés, un petit homme bourru. Fine moustache, lunettes toutes rondes. C'est le chef d'orchestre de cette manifestation sportive inédite. Il s'appelle Ludwig Guttmann, un neurologue à la réputation mondiale qui s'est donné pour mission de faire changer le regard de la société sur les handicapés. Et pour cela, il a choisi le sport.

Durant la Première Guerre mondiale, les nombreux blessés du front touchés à la moelle épinière avaient une espérance de vie qui n'excèdait pas six semaines. Les faiblesses physiques et immunologiques provoquées par l'inactivité de ces corps paraplégiques condamnaient d'avance ces malheureux soldats qu'on jugeait alors incurable au point qu'une simple infection urinaire pouvait entraîner la mort. 

Dans l'entre deux guerres, quelques progrès ont été accomplis pour les personnes touchées à la moelle épinière. Mais quand arrive la Seconde Guerre mondiale, on se souvient que ces blessures médullaires, autrement dit des lésions neurologiques entre le cerveau et le corps, sont synonymes de condamnation à mort pour les soldats engagés sur le front. Au fil de la guerre, les forces alliées ont mobilisé plusieurs centaines de milliers d'hommes pour libérer l'Europe du joug nazi. Personne n'ignore aujourd'hui que les combats ont été âpres et violents. Ainsi que ce soit d'abord en Normandie ou en Provence. Et puis, jusqu'à Berlin, les séquelles des corps suppliciés sont visibles au retour du front. Soldats handicapés ou mutilés, en 1945, on cause beaucoup de ces vétérans aux actualités. 

Ludwig Guttmann, le pionnier

Conscient dès 1944 qu'il faudrait prêter attention après guerre à ces soldats invalides et de manière plus efficace bien sûr, qu'en 1918, le gouvernement britannique a fait appel à un neurologue allemand de renommée mondiale, le docteur Ludwig Guttmann. Il est nommé responsable d'un centre national des blessés de la moelle épinière à l'hôpital Stoke Mandeville, tout proche de Londres. 

Ludwig Guttmann
Ludwig Guttmann © Getty

Né en 1899, issu d'un milieu modeste, Ludwig Guttmann s'est hissé dans la société allemande jusqu'à devenir médecin en 1924. Ses premiers stages de toubib se font à Königs Üte premier hôpital au monde dédié aux accidents du travail. Autant dire que le handicap arrive très tôt dans sa vie de médecin. Tout aussi vite d'ailleurs, que la haine antisémite dont il est victime. Et après les lois raciales nazies, le professeur Guttmann, désormais neurologue, est contraint d'exercer dans un hôpital juif. C'est alors qu'en 1939, le dictateur portugais António Salazar a besoin des services de l'éminent docteur Guttmann pour soigner urgemment un ami proche. Le Troisième Reich offre alors un visa à son neurologue juif, qui en profite pour s'enfuir avec sa famille et s'installer en Angleterre. C'est là, au Royaume-Uni, qu'il passe toute la guerre avant de diriger cet hôpital de grands blessés où il décide de mettre ses jeunes patients au sport. Avec une idée en tête organiser des Jeux mondiaux, des chaises roulantes et des amputés. Après trois ans d'efforts, Guttmann touche au but. 

Ludwig Guttmann, neurologue juif allemand pourchassé par la meute hitlérienne, savait très bien que des handicapés furent eux aussi la cible du régime nazi. Pas de place pour les faibles ni pour les impotents, avec l'ambition chevillée au corps de prouver le contraire et surtout, animé d'une intuition à savoir que la pratique sportive pourrait régénérer la santé de ces jeunes Anglais mutilés ou paralysés par la mitraille. Porté par ses convictions, le professeur Guttmann va changer le regard de la société sur les personnes handicapées.

Le sport comme outil de réadaptation

Ludwig Guttmann s'est vite aperçu qu'à force de pratique sportive, le système immunitaire de ces patients paralysés s'est renforcé au point de multiplier par dix leur espérance de vie par rapport aux paraplégiques de la guerre de 14. Cette rééducation physique initiée par Ludwig Guttmann offrait de la force, de la confiance et de l'estime de soi. 

La reine Elizabeth en visite à Stoke Mandeville en compagnie du professeur Guttmann - 2 août 1969
La reine Elizabeth en visite à Stoke Mandeville en compagnie du professeur Guttmann - 2 août 1969 © Getty

Cependant, dans l'esprit du professeur Gutmann, il ne s'agissait pas seulement de s'occuper des patients de son hôpital à Stoke Mandeville. l'ambition était plus noble, encore plus globale, plus grande et très vite. 

Ludwig Guttmann a voulu montrer aux handicapés du monde entier qu'ils étaient capables d'exploits sportifs pour se réinsérer dans la société. 

Pour donner de l'ampleur à son projet, Guttmann était persuadé qu'il fallait convaincre les instances olympiques internationales d'organiser des Jeux adaptés aux athlètes handicapés. Pour exister et se faire entendre, Ludwig Guttmann a alors user de toutes ses relations pour vanter les mérites des épreuves de son hôpital dans les journaux, à la radio ou à la télévision. Jusqu'à faire venir des membres de la famille royale britannique pour remettre les médailles aux vainqueurs.

Ainsi, en parallèle des Jeux olympiques de Rome en 1960, du bout des lèvres, le CIO a donc accepté que quatre cents athlètes handicapés participent à des épreuves sportives. Une première mondiale qui ouvre la voie aux Jeux dit paralympiques, qui ne furent officiels qu'à partir de 1988, dans la foulée des JO de Séoul, en Corée du Sud. 

Cette appellation labellisée "les Jeux paralympiques", Ludwig Guttmann ne l'aura pas connu de son vivant puisqu'il est mort le 18 mars 1980. Mais quoi qu'il en soit, ce commandeur de l'Ordre de l'Empire britannique, juif allemand, réfugié à Londres. Cet homme qui aurait pu disparaître dans la nuit et le brouillard orchestré par les nazis, demeure le pionnier du handisport après guerre. 

Et à lui tout seul, porté par des convictions médicales et politiques, il a révolutionné la perception des invalides bien au delà des compétitions sportives. 

In memoriam, le professeur Ludvig Guttmann 1899 - 1980, le Coubertin des paralysés

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