Alors que la caravane du Tour de France 2020 devait arriver ce week end sur les Champs Elysées, voici l'histoire compensatoire.

Eddy Mercks et Luis Ocaña
Eddy Mercks et Luis Ocaña © AFP

Le 17 juillet 1971, Raymond Poulidor arrive seul en tête à Paris dans cette ultime étape du Tour de France. Victoire pour le malheureux Limousin. Enfin, pas tout à fait. Le peloton, lui, ne déboulera que le lendemain, le jour officiel de l'arrivée. Car cet été là, Poulidor a eu un zona et il a dû déclarer forfait. Mais chaque jour, Raymond a enfourché son vélo pour courir chaque étape la veille de la course officielle. Il a donc fait ce Tour de France tout seul, escorté par quatre motards de la Gendarmerie nationale, pour le protéger des fans tant il était "poupoulaire". Et le soir, sur l'antenne de Radio Luxembourg, Poulidor livrait aux auditeurs son avis d'expert sur l'étape du lendemain. Autrement dit, la vraie, celle des coureurs. Une prouesse hallucinante, digne de ce Tour 71 resté gravé dans les mémoires.

Raymond Poulidor sur le Tour (1971)
Raymond Poulidor sur le Tour (1971) © Getty

La veille du départ de ce 58ème Tour de France, le 25 juin 1971, l'affaire est dans le sac. C'est plié d'avance. En l'absence de Poulidor, Eddy Merckx n'a pas de véritable concurrent. Et après deux victoires consécutives en 1969 et en 1970, le Cannibale. Comme on l'avait surnommé, était en route pour la passe de trois. Seul un cycliste espagnol, un poil bravache affirme, lui, qu'il est là pour battre le Belge. Il s'appelle Luis Ocaña, mais on ricane sous cape. Personne ne le prend vraiment au sérieux. Curiosité du sort, ce Luis Ocaña et Eddy Merckx sont presque jumeaux. Ils sont nés à une semaine d'intervalle, en juin 1945. Le père du premier était bûcheron, le daron du second, menuisier. Ces deux gamins ont grandi chichement dans une Europe en ruines, à reconstruire et par passion, l'un et l'autre ont choisi le vélo pour faire chauffer l'ascenseur social, à l'évidence, le col le plus difficile à gravir.

Dès la fin du prologue à Mulhouse, Eddy Merckx s'empare de la Toison d'or et les dix premiers jours ressemblent à une balade de santé pour le cycliste belge. Il est le leader incontesté de la course. Et à vrai dire, on s'ennuie sévère jusqu'à l'étape qui conduit le peloton de Saint-Etienne à Grenoble. Et encore victime d'une crevaison dans la descente du col de Cucheron, Eddy Merckx s'est mis tout seul en difficulté. Si ce soir là, à l'arrivée, Merckx a en effet perdu son maillot jaune, en vérité, personne ne s'inquiète. Il leur récupérera dès le lendemain, c'est certain.

De son côté, depuis le début de la course, Luis Ocaña est assez discret. Il n'a gagné qu'une seule étape. C'était le 5 juillet, entre Nevers et le Puy de Dôme, avec une arrivée dans la mélasse d'un épais brouillard auvergnat. Autant dire que c'est un peu juste pour enquiquiner le cannibale à l'apogée de son règne.

Sur son vélo, Luis Ocaña gamberge et il sait très bien que la semaine prochaine, le Tour passera par les Pyrénées, notamment par le col du Portillon. Précisément là où il a grandi avec sa famille, avant d'émigrer en France en 1957 pour fuir la misère de l'Espagne franquiste, Ocaña rêve de franchir ce col avec le maillot jaune sur les épaules. Fierté absolue. Mais pour cela, il faut frapper fort dès les Alpes. 

Arrive alors la 11ème étape entre Grenoble et Orcières Merlette. Là, le gamin de Tolède attaque dès la côte de Laffrey, Merckx a encore les guiboles toutes froides. Séché par la canicule, le Belge est largué. Il ne reverra jamais Ocaña. À 77 kilomètres de l'arrivée, celui qui avait promis de dévorer le cannibale s'envole. Altier dans l'ascension. D'une classe folle sur son vélo. Il arrive seul à Merlette.

C'est la stupéfaction.

Ce sera 9 minutes d'avance au classement général sur Eddy Merckx. 

C'est Ulysse et le Cyclope

Si quelqu'un te demande qui t'a privé de ta victoire annoncée, Eddy répond que c'est le fils de Tolède, Ocaña, l'homme de Mont de Marsan. 

Misère! Un devin me l'avait prédit. Je m'attendais à Poulidor. Voilà que c'est un simple hidalgo 

En une étape de montagne. Ocaña a crucifiée Merckx. Et son avance est telle qu'il a gagné le Tour de France. C'est certain, plus rien ou presque ne peut lui arriver jusqu'à Paris.

Les trois étapes suivantes Ocaña est en jaune et le peloton arrive comme prévu au pied des Pyrénées. C'est la quatorzième étape, celle qui relie Revel à Luchon et sur le trajet, donc, le col du Portillon. Là, des milliers d'Espagnols attendent l'enfant du pays. Pourtant, les joyeux supporteurs ibériques ne verront jamais passer leur champion.

Un déluge va provoquer  des chutes en cascade et l'abandon de l'espagnol

Eddy Merckx a ensuite tracer sa route en jaune jusqu'à Paris, où il a décroché sa troisième victoire en trois ans. 

Aujourd'hui, restent les photos de Louis Ocaña sur cette chaussée mouillée sous un ciel zébré d'éclairs. Son calvaire, son Golgotha, son corps en souffrance digne d'une Pietà. Souffrance christique. La résurrection viendra deux ans plus tard. Revenu d'entre les morts, Ocaña gagnera le Tour de France 1973, mais sans Merckx dans le peloton. Un éternel regret. 

Enfants pauvres, qui rêvait des sommets sur son premier vélo payé de sa poche, Luis Ocaña est devenu un coureur d'une classe extraordinaire, toujours soucieux de son élégance. Il reste dans la mémoire et dans l'histoire du cyclisme comme une incarnation solaire, du panache et de l'audace teintée d'une ombre, celle de son théâtre intérieur qui ne regardait que lui. Luis Ocaña 1945 - 1994, l'homme qui défia le cannibale.

 Ocaña, après sa chute
Ocaña, après sa chute © AFP
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