La finale du saut en hauteur oppose une jeune athlète est-allemande entre Rosemarie Ackermann à Sara Simeoni, jeune femme de Véronne, héroïne des tifosi. Alors que les championnats d'Europe d'athlétisme devaient débuter à Paris, voici l'histoire compensatoire.

Rosemarie Ackermann
Rosemarie Ackermann © Getty

Le 8 septembre 1974, sur les ombres portées d'une cohorte de cumulus cléments d'une fin d'été, se tenait à Rome, l'ultime journée des Championnats d'Europe d'athlétisme. D'ordinaire très agitée sur la rocade qui longe le Stade olympique, les automobilistes romains furent très surpris, en début d'après midi, d'entendre de leurs voitures une telle bronca monter des tribunes. Le public italien tout entier conspuait alors, pour la déstabiliser, une jeune athlète est-allemande, Rosemarie Ackermann, parvenue en finale du saut en hauteur face à Sarah Siméoni, une jeune femme de Vérone, héroïne des tifosi. 

Épisode anecdotique de la guerre froide sportive, ce duel européen entre la brune et la blonde résume l'époque

Au mitan des années 70, les compétitions sportives internationales sont vraiment devenues l'un des fronts de la guerre froide. On s'y affronte et se confrontent avec nombre de subtilités. Bien sûr, c'est avant tout le choc des blocs : l'est contre l'Ouest, les athlètes de la liberté opposée aux athlètes de l'égalité. Mais à l'intérieur même des deux camps, il existe des rivalités et des tensions, notamment du côté communiste. 

Depuis qu'Erich Hoenecker, dirigeant quelque peu austère de la RDA, a compris l'importance du sport pour exister sur la scène mondiale et montrer ainsi la suprématie de son Allemagne, la vraie, la seule sur l'autre, la RFA. Ceci dit, à trop gagner et à trop monter sur les premières marches des podiums, la petite Allemagne de l'Est commençait sérieusement à faire de l'ombre à la grande Union Socialiste des Soviets.

Et à Moscou, il n'était pas question que la modeste République Démocratique Allemande fasse concurrence à la prééminence politique des Russes. Pays frère, pourquoi pas ? Mais il y a un droit d'aînesse à respecter. C'est alors qu'en septembre 1974 arrivent ces championnats d'Europe d'athlétisme, à Rome donc, cité antique, coutumière de longue date des Jeux du Stade. 

Bilan cinq jours plus tard, à la veille de la cérémonie de clôture, la RDA totalise 26 médailles, dont 9 en or. Elle est en tête du classement des nations, juste devant l'U.R.S.S. Mais loin derrière. Autrement dit, une vraie razzia est-allemande. On raconte que le camarade Brejnev fulminait au Kremlin. On apprendra bien plus tard, après la chute du mur de Berlin, qu'en réalité, l'Allemagne de l'Est avait mis au point un système de dopage institutionnalisé qui a échappé au contrôle de tous les radars, à l'époque. 

Une finale au sommet

Toujours est il qu'il reste une finale à disputer ce 8 septembre 1974, celle du saut en hauteur chez les femmes. Une discipline à part dans le contexte de la guerre froide. Car il s'agit, à travers ce concours, de désigner la femme qui saute le plus haut en Europe. 

Alors, qui tutoie les sommets? Une femme issue du système capitaliste ou du système communiste. 

Aujourd'hui, on peut en sourire, mais à l'époque, c'était une question essentielle. La puissance du symbole vaut victoire dans une guerre froide et cette question cruciale de savoir qui saute le plus haut se pose aussi chez les hommes, bien sûr, d'autant que cette épreuve a été bouleversée six ans plus tôt par un athlète américain, Dick Fosbury, avec un saut dos à la barre, le visage face au ciel. Un geste inédit et poétique, mais considéré comme capitaliste du côté communiste. Un geste de flambeurs, dit-on, inconciliable bien sûr, avec l'idéal socialiste. Au point que les athlètes du Bloc de l'Est n'ont pas le droit, pour l'instant, d'utiliser cette technique révolutionnaire. 

Rosemarie Ackermann et Sara Simeoni
Rosemarie Ackermann et Sara Simeoni © Getty

Ce jour là, donc, à Rome. Deux femmes s'affrontent dans ce concours du saut en hauteur. D'un côté, l'Italienne Sara Siméoni, brune aux yeux clairs. Elle saute comme Dick Fosbury, dos à la barre, une élégance féline. De l'autre, Rose-Marie Akerman est allemande au sourire nerveux. Sa technique consiste à franchir la barre par un rouleau ventral. À l'ancienne. Deux techniques de saut qui résume la guerre froide.

Née en 1952 à Lohsa, en Saxe, Rosemarie Ackermann est inconnue du grand public. Sur la piste, elle est très concentrée et malgré les nombreux sifflets du public au troisième essai, Akerman pulvérise son adversaire italienne. Elle décroche la médaille d'or avec un nouveau record du monde établi à 1 mètre 95. C'est le triomphe du sport est-allemand. Akerman devient ainsi la femme qui saute le plus haut sur terre. Et ce n'est pas fini. Trois ans plus tard, à Berlin ouest, Rosemarie Akerman entre dans l'histoire. 

"Sportif" de l'année

Ce titre, décerné par le journal L'Equipe, fut le tout premier attribué à une femme. Entre temps, Rose-Marie Akerman était devenue championne olympique à Montréal en 1976. Toujours devant Sara Simeoni, avant qu'en 1978, à Prague cette fois, l'Italienne ne prenne sa revanche avec un saut en Fosbury à 2 mètres 01. 

Conscients que leurs athlètes ne pourraient bientôt plus rivaliser avec les sauteurs occidentaux, à la fin des années 70, les différentes instances sportives du Bloc de l'Est décidèrent au final d'enseigner la technique mise au point par Dick Fosbury. C'est ainsi que le 30 août 1987, aux Championnats du monde d'athlétisme à Rome, à nouveau dans ce même Stade olympique, se présentent sur le tartan la Bulgare Stefka Kostadinova.

Deux mètres 09 Stefka Kostadinova est devenu championne du monde ce jour là avec un record inégalé depuis. Une performance qui perdure comme le vestige d'une époque disparue, celle d'un bloc communiste qui s'est approprié le geste insensé d'un Américain, Fosbury, pour devenir ensuite dans la lutte finale, les meilleurs sauteurs en hauteur du genre humain. 

La grande différence entre le destin de Stefka Kostadinova et celui de Rose-Marie Akerman, c'est qu'aujourd'hui, l'Est-Allemande est l'héritière d'un magnifique palmarès, certes, mais pour le compte d'un pays qui n'existe plus. C'est sans doute très étrange d'avoir dû se surpasser pour un monde désormais englouti pendant dix ans sur les podiums d'athlétisme du monde entier, Rosemarie Ackermann a fait résonner l'hymne de la RDA, cet hymne que plus personne ne joue aujourd'hui. 

En août 1977, quand Akerman a franchi cette barre symbolique et historique des deux mètres, elle raconte que c'est la première fois qu'elle mettait les pieds à Berlin-Ouest. Elle est arrivée le matin même avec 10 Marks en poche. Après sa victoire, elle a eu droit à un Walkman et à une broche pour authentifier son record du monde historique. 

Avant de quitter la ville le soir même pour être reconduite en RDA, goguenard, le chauffeur a proposé à Rosemarie de faire tout un tour en voiture dans Berlin-Ouest. Cette ville étrange, enchâssée au coeur de la République Démocratique. Rosemarie dit en garder un souvenir hallucinant. Comme un voyage sur la Lune. De retour en RDA, le gouvernement est-allemand lui a offert 1500 Marks en récompense de sa prouesse. De quoi s'acheter une Trabant. Comme toute l'armée des sportifs allemands, hommes ou femmes, le corps de Akerman était avant tout au service d'un régime. Aujourd'hui, elle vit toujours en Allemagne. Elle a 68 ans. 

Rosemarie Ackermann, l'héroïne discrète d'un temps perdu

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