Vous vous pensez transparente. Vous pensez qu’on ne vous voit pas. Alors ce matin je vais tenter de vous aider à sortir de l’anonymat.

Toute à l’heure, comme tous les jours, vous vous êtes levée tôt et vous êtes partie au travail. 

Depuis 35 ans, vous nettoyez le lycée Voillaume à Aulnay-Sous-Bois, qui s’étend sur 6 hectares. Il compte 2100 élèves et 250 membres du personnel. Vous êtes 9 et chacune de vous nettoie 1750 mètres carrés par jour. Concrètement, en une heure trente, vous devez nettoyer dix-huit salles.. Il ne faut pas avoir fait l’ENA pour savoir qu’il faudrait que vous soyez deux fois plus.

Cette situation n’est pas nouvelle, mais depuis la crise sanitaire elle est devenue intenable. Car à votre course contre-la-montre habituelle, s’ajoute désormais la désinfection indispensable. Depuis mars 2020, celles qui détruisent le virus qui nous pourrit la vie, c’est vous, les 900 000 femmes de ménage de notre pays. Malgré le manque de masques, de vaccin et d’équipement, vous n’avez cessé de frotter, d’aspirer, de désinfecter. Le virus, vous l’avez vu de près, certaines ont été contaminées, certaines en sont décédées. C'est grâce à vous et vos collègues que les écoles ont rouvert, qu’on a pu reprendre le métro, regagner les bureaux, retourner au bistrot.

Mais, en cette rentrée, vous avez craqué. Pas pour vous, pas pour vos conditions de travail, ou vos salaires de misère, mais d’abord et avant tout pour vos élèves, nos enfants. Car le travail bien fait, c'est votre fierté. Mais au rythme que l’on vous impose, vous n’y arrivez pas : les salles sont nettoyées à moitié, et pour la désinfection, on peut repasser. Alors vous culpabilisez : ne pas pouvoir faire votre travail, c’est mettre les enfants en danger.

Tant qu’à être une goutte d’eau, autant être celle qui fait déborder le seau. Vous avez mobilisé le corps enseignant, puis vous avez écrit à la région et au gouvernement. Et face à leur silence, vendredi dernier, pour la première fois de votre vie, ce sont des pancartes devant le lycée que vous avez brandit. 

La presse n’était pas là pour le rapporter. Comme souvent dans les combats dont on entend pas parler, il n’y a parmi vous que des femmes. Comme à l’Ibis Hotel des Batignolles, où il aura fallu deux ans de combat acharné aux femmes de chambre pour finalement gagner. Est-ce un hasard alors si vos métiers sont si pénibles et toujours si mal payés.

Je doute que les annonces gouvernementales soient à la hauteur de votre utilité sociale: à partir de janvier, votre salaire va augmenter de 17 centimes de l’heure. Les entreprises et l’Etat se renvoient la balle, comme si personne n’était responsable de la rémunération de celles que l’on ne voit pas, que l’on ne salue pas ou que l’on renvoie avec un simple “du balai”. 

En parlant de balais, je me demande ce qui se passerait si vous toutes, vous décidiez de le lâcher. De ranger vos brosses et vos éponges. Comment ferait-on face au virus, comment ferait-on pour se supporter si on devait vivre dans nos saletés? Madame Ahmed, dites le à vos collègues, vous n’êtes plus transparentes, ce matin, on vous entend, ce matin, on vous comprend. 

  • Légende du visuel principal: Anne-Cécile Mailfert © Radio France / Christophe Abramowitz
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