Un touché et une finesse de doigté en font l'aristocrate des pianistes. André Manoukian évoque une légende du piano jazz ce matin...

Extrait de "Back to the future"

Allez, allez, il faut se réveiller, c’est Ahmad Jamal qui vous met en joie pour vous lever du bon pied…

Ahmad Jamal, c’est d’abord un toucher, une finesse de doigté, qui en fait l’aristocrate des pianistes ; pas étonnant si un des premiers à le féliciter quand il sort dans les années 50 est un autre aristocrate, Miles Davis lui-même. Ce qui les rapproche tous les deux, peut-être cet incroyable culot qui leur permet de jouer avec les silences.

Le premier défaut du débutant, c’est de jouer un vari déluge de notes pour montrer ce qu’on sait faire, mais c’est un vrai déluge de panique, qu’on offre au public.

Extrait de “I’ll always be with you”

Il faut être sévèrement « burné » pour prendre son temps, comme vous le faites si bien Patrick, savourer ses mots, les rouler lentement jusqu’au micro pour que l’auditeur dans sa salle de bains reçoive une vraie douche de "good vibes"…

Miles Davis et Ahmad Jamal ont en commun de prendre le silence comme un partenaire, de jouer avec la syncope, cet arrêt du flux musical qui crée des micro-manques et captent l’auditoire, un peu à la manière de François Hollande pendant sa campagne présidentielle, qui compressait ses phrases, et les entrecoupait de silences, pour mieux reprendre derrière, et enfin quand la phrase est finie, on ne peut qu’applaudir.

Miles Davis, mais aussi James Brown pratiquaient cet exercice. Chez nous, Aznavour en est le maître, et François Hollande son disciple.

Extrait de « Saturday Morning »

La basse ostinato tricote un entêtant motif sur lequel le prince étend ses accords majestueux, laissant la pulse respirer.. Ahmad Jamal est un orfèvre. Qui n’hésite pas à ajouter aux partenaires habituels du trio, contrebasse et batterie, un percussionniste, mais pas n’importe lequel, Manolo Badrena, le perçu du groupe mythique de Joe Zawinul, Weather Report.

Et le voilà lancé dans le groove, dans le défi rythmique, dans les « à toi à moi ».

Extrait de « The Line »

D’Ahmad Jamal on a dit qu’il a deux mains droites.

C’est que tous les pianistes ont tendance à sous-estimer la main gauche. Elle est très présente au début du piano, dans le ragtime notamment, puis avec le piano moderne, les pianistes ont eu tendance à alléger l’accompagnement, laissant la pompe au contrebassiste, suggérant l’accord en ne jouant que les tensions, les notes qui font mal. Bill Evans fut le maitre de ce jeu. Mais le paradoxe est là : de même qu’un chanteur qui veut améliorer ses aigues doit travailler ses graves, un pianiste qui veut améliorer sa main droite, doit travailler sa main gauche, et celle d’Ahmad Jamal est aussi agile que sa main droite.

Et voilà que notre papy, non content d’être aussi précieux et précis qu’une dentellière de Limoges manie aussi l’art de la provocation rythmique.

Extrait (2) « The Line »

La finesse et le rythme… Quel amant ne rêverait d’avoir le doigté de ce monsieur de 83 ans que l’on a surnommé tour à tour l’architecte, le prophète, Ahmad le magnifique, le prestidigitateur, le maître Ahmad Jamal…

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