Nino Ferrer, ce soulman blanc qui voulait être noir…

Rien que pour cette chanson, Nino Ferrer devrait être le saint patron des musiciens frustrés. Musicien frustré, hélas c’est un pléonasme trop souvent répandu en France. Car un musicien qui se respecte est au moins passé par la case blues, soul ou jazz. Nous traitons donc ici de ce lieu commun qui a la vie dure, et qui dit ‘’pour avoir de la soul il faut être black mon gars’’.En tout cas, cet anathème a empoisonné plus d’un chanteur. Si Nougaro s’excuse : « Armstrong je ne suis pas noir, je suis blanc de peau, quand on veut chanter l’espoir, quel manque de pot », Nino, lui, a la rage.

Pourquoi les amoureux des musiques noires comme Nino Ferrer ou Henri Salvador ont fait les clowns ? Comme si la transe des soulmen transposée en français ne pouvait passer que par l’humour et la dérision. Est-ce la faute à Boris Vian qui se rêvait Miles Davis mais écrivit nombre de chansons parodiques ? Est-ce la faute à Bobby Lapointe ? Est-ce l’humour désespéré des musicos de Pigalle qui se rêvaient un destin américain et se retrouvaient dans des bals à Bezons ? Le rythme typique de la Motown avec son coup de Rimshot sur chaque temps, qui avance comme une machine infernale à provoquer des transes, chez nous, s’est transformé en jerk comique…Est-ce une forme de pudeur ? Comme si toute la ferveur soul nous embarrassait, comme si cette religiosité chargée de sexualité nous gênait.Got to move : l’injonction soul de la transe afro-américaine, Nino Ferrer la transforme en Gottamou, nom qu’il donne à un trio éphémère qu’il va monter en 1966.Et voici Nino Ferrer et son groupe les Gottamou, qui nous interprètent « le monkiss de la police ».

Monkiss
Monkiss © radio-france
Quand la police dansera-t-elle le monkiss ?Certains disent que mai 68 n’a pas réussi car le mouvement n’avait pas de chanson contrairement à la Révolution de 1789 qui eût la Marseillaise. Mais au moins, les soixante-huitards auront eu ce riff rythmique qu’on doit à Nino Ferrer qui servira de base à tous leurs slogans. Ce n’est qu’un début, le combat continue…La tragédie de Nino, c’est qu’il navigue entre deux mondes, celui de son idéal et celui du réel, qu’il ne peut affronter qu’en se protégeant sous un maquillage de clown.La distance de l’humour le protège d’émotions trop grandes, lui permet de garder son « self-control », lui rend plus supportable cette musique trop chargée de sacré qui se dresse telle une montagne gigantesque, qu’il ne se sent peut-être pas la force d’escalader…Quand Agostino Ferrari –son vrai nom- débarque à Paris, il dépense ses premiers cachets en studio, à financer des séances d’enregistrement, où il se fait plaisir en chantant des standards de jazz.Peut-être que c’était là son vrai rêve, le plus inaccessible de tous ceux qui ont fini par l’emporter, un jour d’été, d’une balle en plein cœur.
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