Ce matin, André Manoukian nous parle de la plus brésilienne des chanteuses américaines, Stacey Kent, qui exprime avec une extrême délicatesse le sentiment ambigu de la saudade dans son album « The changing lights »…

Extrait de «The changing lights »

La première fois que j’ai entendu Stacey Kent, je fus sidéré…

Je n’avais encore jamais entendu un son de voix pareil. Je vais tenter de traduire mon émoi : l’archétype de la chanteuse de jazz, avant Stacey Kent, c’est la diva. Une diva instrumentalise sa voix au service d’une dramaturgie binaire qui va de « tu m’as aimé comme personne ne m’as jamais aimé » à « tu m’as déchiré le cœur quand tu m’as quitté, et je veux que tu souffres à en pleurer des rivières ».

Une diva, c’est une drama-queen qui utilise sa voix comme un instrument. Elle la fait vibrer, l’étire, la suspend, la retarde, la descend dans le grave, la monte dans les aigües, la brise sur un sanglot pour finir par un feulement de lionne qui se donne aux derniers rayons de soleil sur la savane.

Quand Stacey Kent déboule, tout ce cinéma vole en éclats.

De sa voix pure, elle fige le beau maquillage de ses consœurs qui se craquèle soudain en éclats obsolètes, et voilà qu’une voix sort du miroir pour leur dire : « Tu as la plus belle voix, ô ma Reine, mais la voix juvénile de Stacey t’as donné un p’tit coup de vieux, et désormais au royaume des crooneuses, c’est Stacy la plus belle ».

Extrait de « Smile » Qu’est ce qui nous touche dans la voix de Stacey ?

L’air, comme l’air que mettait Stan Getz dans son saxo, comme l’air que mettent les chanteuses brésiliennes dans leur voix.

Mais ça veut dire quoi, mettre de l’air dans sa voix ?

Ça veut dire ne pas mettre tout son souffle au service de la note. C’est entre le soupir et le chant, entre la nonchalance et l’abandon, c’est la promesse d’un voyage hors de son corps.

Sortir de son corps, en grec, ça se dit extase…

Extrait de « O Barquinho »

Le Brésil était dans sa voix avant qu’elle ne le chante.

Stacey Kent porte en elle l’art de la saudade.

La saudade c’est le blues des Brésiliens, une ambivalence des sentiments, un état d’être, un lâcher prise musical, l’abandon de soi dans un frottement de shakers…

Il y a tout ça, dans la voix de Stacey Kent, la mélancolie heureuse d’un chant laid back, légèrement derrière.

Rien de pire que précipiter le tempo, tel un amant débutant qui expédierait les préliminaires… Stacey Kent, la plus brésilienne des chanteuses américaines nous donne un sentiment de vertige horizontal.

L’expression est de René Ghilini, un gars qui s’y connaît en vertige, il est guide à Chamonix…

Extrait de « The Face I love »

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