Avec ses 3000 agents infiltrés à l’Ouest et son soutien au terrorisme international, celui qu’on surnomme « le plus grand maître-espion du XXe siècle » a pendant toute la Guerre froide dirigé la Stasi, la puissante et terrible police secrète de l’Allemagne de l’Est.

Markus Wolf, chef de la Stasi, ici en 1993
Markus Wolf, chef de la Stasi, ici en 1993 © Maxppp / WOSTOK PRESS

Longtemps homme sans visage, l’espion le plus redouté des occidentaux ne sera identifié qu’en 1979 sur une photo prise à son insu. Cultivé, bel homme et séducteur, cet expert en manipulation tentera de s’inventer une nouvelle respectabilité après la Chute du Mur en 1989. 

Markus Wolf était d'autant plus puissant et insaisissable que pendant très longtemps à l'Ouest, on a aucune idée de ce à quoi il ressemble. On l'appelle l'homme sans visage. Jusqu'au jour où une taupe passée à l'Ouest, le reconnaîtra sur une photo prise à son insu. 

Par sa fonction à la Stasi, Wolf, incarne le régime de la RDA dans ce qu'il a de pire. Mais c'est très troublant : cet agent zélé du socialisme réel, tentera, après la chute du Mur, de s'inventer une seconde vie.

Invité par les télés du monde entier, il usera de tout son charme, et aussi de son art éprouvé de la manipulation, pour faire oublier ses crimes et continuer d'exister. Le voici par exemple, paradant décembre 1989 dans les rues de Berlin, devant le micro de Martine Laroche-Joubert, qui semble assez perplexe. 

"Les services secrets ne sont liés qu'indirectement aux changements actuels. Bien sûr, si la politique entre dans une période de détente, la tâche des services secrets change, elle aussi." Nous découvrons aussi que non seulement les grands espions ne meurent pas, mais qu'ils peuvent renaître en démocrates venus du froid.

En apparence, Markus Wolf ne ressemble en rien au cliché de l'espion de la Stasi

Ce n'est pas une brute épaisse ou un exécutant borné. Markus Wolf est beau, grand, élégant, cultivé. 

Il a une jeunesse romantique derrière lui, il s'exprime bien et il écrit des livres. Il a tout pour séduire.

Mais qui est vraiment Markus Wolf ? Est-ce possible que cet homme si raffiné se soit simplement égaré pendant plus de 30 ans à la tête des services secrets de la RDA, un des États les plus répressifs du bloc communiste ? George Orwell aurait pu s'en inspirer pour son 1984. 

L'histoire de Markus Wolf épouse à l'extrême les errements et les contradictions du XXIe siècle.

Si elle se terminera fracassé par la chute du communisme, elle avait commencé dans l'entre deux guerres avec un certain panache, celui de l'anti-nazisme.

Né en 1923 dans ce qui est alors la République de Weimar, Markus Wolf est issu d'une famille juive intellectuelle. Son père, Friedrich Wolf est médecin et écrivain communiste, auteur réputé de pièces de théâtre engagées. Mais en 1933, les Wolf doivent quitter précipitamment leur belle maison de Stuttgart. 

Le 30 janvier 1933, Adolf Hitler prend le pouvoir en Allemagne.

Un mois plus tard, l'incendie du Reichstag, le Parlement allemand, marque le coup d'envoi de la chasse aux communistes. La famille Wolf avec le petit Markus 10 ans, réussit à fuir l'Allemagne, d'abord en Suisse et en France, puis finalement en Union soviétique. 

C'est dans la Russie de Staline que Markus va grandir, bercé par les récits des héros du prolétariat international, mais sourd, semble-t-il, au fracas des Grandes Purges

A 18 ans, sans qu'on lui demande vraiment son avis, ce jeune marxiste convaincu entre à l'école du Komintern, qui forme les futurs cadres communistes du monde entier, où il s'initie à la clandestinité.

Mais en 1943, le Komintern étant dissous par Staline. Markus, toujours sur ordre, devient journaliste à Moscou. En 1945, dans le sillage des troupes soviétiques, il rentre dans son pays natal, où il assiste à la défaite d'Hitler. 

Markus Wolf, 22 ans, est l'un de ses quatre cents journalistes qui, à Nuremberg, découvrent avec effroi l'étendue des crimes nazis. Le voici à la radio Berliner Rundfunkt qui commente avec passion le verdict, le 1er octobre 1946. Un document rare. 

"Le tribunal mondial a rendu son verdict. Qui peut être encore prêt aujourd'hui à renoncer à sa liberté et à suivre sans réfléchir les ordres d'aventuriers simplement parce qu'ils se disent Führer ? Après ce procès, on ne peut encore se livrer à voler la liberté d'autres personnes et d'autres peuples aussi"

Un éloge de la liberté bien troublant de la part de celui qui bientôt deviendra chef de la Stasi. Pendant très longtemps, la petite photo de son accréditation au procès de Nuremberg sera la seule que les Occidentaux posséderont de Markus Wolf. Pour l'heure, le jeune journaliste, qui a l'avantage d'être à la fois soviétique et allemand, est appelé à d'autres fonctions. Il est vite repéré en 1949, quand est créé la RDA.

Cet État socialiste tout neuf a besoin de cadres tout neufs, talentueux et dévoués, comme Markus Wolf, qui a 28 ans seulement, se voit confier la direction du premier service de renseignement extérieur de la RDA. Aurait-il pu refuser ? Une question qu'après la chute du Mur, on lui posera souvent. 

Markus Wolf : "Il ne m'est même pas venu à l'esprit de refuser. C'était une mission de reconnaissance, comme dans les vieux films soviétiques fois. C'est peut-être aussi quelque chose d'important et d'honorable."

Markus Wolf a 28 ans, est entré en espionnage, comme d'autres entrent en religion

L'habit qu'il endosse alors et qu'il ne quittera plus pendant 35 ans prend vite les couleurs sombres et tristes du Berlin des années 1950. 

L'engagement de Markus Wolf n'est pas ébranlé quand, en 1953, la révolte des ouvriers allemands contre la hausse des cadences et pour des élections libres est écrasée dans le sang par les chars soviétiques, suivis de dizaines de milliers d'arrestations 

Markus Wolf ne bougera pas non plus quand des concitoyens seront abattus en tentant de fuir à l'0uest. Pendant toute la guerre froide, le principal terrain d'action de Markus Wolf pour le compte de la RDA. Mais aussi du KGB soviétique, sera l'Allemagne de l'Ouest, le pays à la fois frère et ennemi. Pour pénétrer au cœur de ses institutions.

Le maître espion va mettre sur pied une ingénieuse et coûteuse organisation surveillance téléphonique, fichage très précis des cibles, mais surtout emploi sur le terrain de milliers d'agents. Les chiffres varient de trois à six mille infiltrés à tous les niveaux de responsabilité. Les résultats seront spectaculaires. 

Parmi les plus grandes réussites de Markus Wolf, l'agent Rainer Ruppe, nom de code Topaz, qui ne sera démasqué et arrêté qu'en 1993. 

Topaz, 47 ans, faisait carrière à l'OTAN dans une section économique de la direction des affaires politiques. Pas directement militaire, donc, mais cela ne l'a pas empêché, depuis qu'il a été activé en 1979, de donner à l'Allemagne de l'Est environ 10.000 documents hautement stratégique en raison d'une livraison toutes les six à dix semaines. 

Markus Wolf avait recruté Rainer Ruppe en 1968, quand celui-ci n'était qu'étudiant. Formé secrètement à l'espionnage, Ruppe n'est envoyé que dix ans après se faire embaucher par l'OTAN à Bruxelles. Et oui, Markus Wolf sait investir à long terme. 

Et les résultats seront à la hauteur de l'attente puisque Ruppe, alias Topaz, révélera la localisation précise des missiles de l'OTAN déployés en Europe de l'Ouest !

La suite est à écouter...

Bibliographie 

  • L'homme sans visage Mémoires du plus grand maître espion communiste, de Markus Wolf, éditions Plon 
  • Luc Rosenzweig et Yacine Le Forestier « L’empire des mouchards. Les dossiers de la Stasi » Ed Jacques Bertoin. 1992
  • Rémi Kauffer « les maîtres de l’espionnage » Ed Perrin. 2018

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  • Production: Stéphanie Duncan 
  • Réalisation : Hélène Bizieau
  • Attachée de production : Adèle Cailleteau 
  • Documentation d'actualité de Radio France et Archives INA
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  • Technique : Julien Dumont
  • Mixage : Jean-Philippe Jeanne 
  • Comédiens : Daniel Kenigsberg, Constance Dollé et Florian Westerhoff   
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