Cette espionne française travaille dès 1940 pour un réseau britannique antinazi, avant d’être retournée par l’Abwehr, les services secrets de l’armée allemande, auxquels elle livrera les noms de résistants.

Mathilde Carré, alias La chatte lors de son procès le 3 janvier 1949 à Paris
Mathilde Carré, alias La chatte lors de son procès le 3 janvier 1949 à Paris © Getty / KEYSTONE-FRANCE/Gamma-Rapho

Agente double, voire triple, cette femme diabolisée comme étant "séductrice et dangereuse". Célèbre pour son manteau de fourrure, et son béret rouge, elle sera condamnée à mort à la Libération avant d’être mystérieusement graciée et libérée.

Mathilde Carré, dite "La Chatte"

Une des figures les plus déroutantes de l'espionnage pendant la Seconde Guerre mondiale. D'autant plus troublante qu'il s'agit d'une femme, mais aussi parce que bien des secrets la concernant dorment aujourd'hui encore dans les archives des services secrets et sans doute pour longtemps. 

Cette Française qui s'engage dès 1940 dans le renseignement en faveur des Britanniques, sera retournée l'année suivante par l'Abwehr, le contre-espionnage allemand, avant de reprendre du service auprès de l'Angleterre à la fin de la guerre. Cette agente double, voire triple, sera accusée d'avoir froidement livré des dizaines de résistants aux Allemands.

En 1949, reconnue coupable en France d'intelligence avec l'ennemi, Mathilde Carré est condamnée à mort

Au procès, l'apparente absence de regrets de Matilde Carré choquera les Français, encore très marqués par les blessures de l'Occupation. 

Dans les nombreux articles et livres qui lui seront consacrés, rarement une espionne suscitera autant de sentiments extrêmes, entre fascination et haine, attirance et répulsion. 

Figure de traîtresse, cette petite femme aux cheveux noirs et aux yeux brillants que l'on dit intelligente, mais sans cœur, amorale et sexuellement insatiable, semblera tout simplement l'incarnation du mal. Et son nom de code, "la chatte", n'arrangera rien. 

Dans les années 1950, le réalisateur Henri Decoin s'inspira dans deux films de cette femme célèbre. Mais ces films racontent une autre histoire très édulcorée, sans rapport avec la vraie Matilde Carré.

Et le mystère sera complet quand on apprendra qu'après sa condamnation à mort, la coupable sera non seulement graciée, mais finalement libérée sans qu'on sache vraiment pourquoi. 

Mais qui est vraiment Mathilde Carré, alias "La Chatte" ?

Sans l'irruption de la guerre, Mathilde Carré, née Bellard en 1910 au Creusot, ne serait sans doute jamais devenue "la chatte". 

Au début des années 1930, la jeune Matilde, qui aime la littérature et la musique, étudie la philosophie et le droit à la Sorbonne. Mais la vie avec ses parents l'ennuie. Que faire ? Comme beaucoup de jeunes filles de bonne famille, Matilde décide de se marier. Avec qui ? 

C'est d'une bien étrange manière qu'en 1932, elle va faire son choix en jouant à pile ou face. 

C'est donc le hasard qui la porte sur un enseignant, Maurice Carré, un homme sérieux, mais avec lequel elle va rapidement s'ennuyer. Surtout lorsque le couple part vivre au fin fond de l'Algérie, alors département français.

Matilde, version moderne de Madame Bovary, tourne vite en rond dans le quotidien d'épouse de fonctionnaire colonial, mais "un coup de chance" inespéré change la donne. 

En septembre 1939, la France et la Grande-Bretagne déclarent la guerre à l'Allemagne. La guerre, c'est la mort, les bombes, la faim… mais la guerre, c'est aussi l'écroulement des certitudes et des convenances. 

Et pour un homme ou une femme qui s'ennuie, c'est l'occasion, peut-être, de vivre une aventure sans toujours prendre la mesure du danger, mais sans l'inconscience de quelques têtes brûlées. 

Maurice Carré est mobilisée. Un bon débarras pour Matilde, qui dira plus tard : "Mon mari alors était mort pour moi". En fait, le pauvre mourra pour de vrai en 1944, dans les rudes combats de Monte Cassino, en Italie, quand Matilde, elle, sera dans les geôles anglaises. 

C'est en septembre 1939 que la future "Chatte" pose sa première patte dans l'espionnage à Alger.  

Cette femme intelligente, qui ne manque ni de charme ni de bagout, réussit à entrer en contact avec un officier du deuxième bureau, le service de renseignement de l'armée française

Elle veut s'engager. Mais qu'est-ce que cet agent secret peut répondre à cette femme sans expérience ? Prudent, il l'invite pour l'instant à devenir infirmière. 

Mais est-ce pour ses qualités présumées d'espionnage ou parce qu'ils deviennent amants ? Un an plus tard, lorsqu'ils se retrouveront à Vichy, l'officier du deuxième bureau se souviendra de la petite "chatte". C'est lui qui lui trouve ce surnom. 

Pour l'instant, Mathilde Carré rentre en France et, après une formation d'infirmière, part sur le front avec la Croix-Rouge.

En juin 1940, la France capitule

Alors que la France semble s'écrouler et avec elle toutes les certitudes, l'heure est au sauve-qui-peut. Au gré du hasard, Mathilde Carré, qui a abandonné son uniforme d'infirmière, atterrit à Toulouse. C'est là qu'en septembre 1940, un soir d'errance, une rencontre va changer sa vie. Elle boit un verre avec une amie à La Frégate, un bar fréquenté par des réfugiés et des soldats. L'ambiance est animée. Un homme en uniforme d'aviateur, brun, mince, séduisant, l'observe et finit par s'asseoir à sa table. 

- "Pourquoi venez-vous me trouver ? Il y a plein de filles ici, beaucoup plus jolies que moi.

-  Parce que vous avez l'air si intelligente, si spirituelle. Vous savez comment je vais vous appeler ? "Mon petit spitfire"."

Le "spitfire" est un avion de chasse anglais. C'est vrai que Mathilde Carré a un charme tonique, de grands yeux verts qui pétillent. Elle parle avec assurance et aime séduire. 

Lui, c'est Roman Czerniawski, un officier polonais de 30 ans qui s'est retrouvé coincé en France après la défaite. Pendant des mois, ils ne vont plus se quitter. Et assez vite, il lui révèle un secret. Armand, c'est son nom de code, est un espion polonais et son gouvernement, exilé à Londres, l'a chargé de monter en France un réseau de Résistance : le futur réseau Interallié. Comme Matilde est française, elle pourrait l'aider. 

Rien, évidemment, ne peut faire plus plaisir à notre héroïne avide de sensations fortes. 

L'objectif du réseau recueillir des renseignements sur les moyens militaires allemands en France

Mathilde se souvient alors de l'officier du deuxième bureau qu'elle avait rencontré à Alger. Un contact qui peut leur servir. Mathilde se rend donc à Vichy pour le retrouver. La situation dans la capitale de l'Etat français est étrange. Si Pétain et son gouvernement collaborent activement avec l'occupant, aussi surprenant que cela puisse paraître, certains officiers des services secrets de Vichy restent favorables aux Anglais, et à la guerre contre Hitler.

C'est le cas de l'ami que Mathilde avait connue à Alger et qu'elle retrouve à Vichy. Cet officier du Deuxième Bureau est très intéressé quand la jeune femme lui apprend la création d'un réseau de Résistance anglo-polonais. Et le temps que Matilde va passer à Vichy, il va la former aux rudiments de l'espionnage : chiffrage, encre visible, maniement des armes dans la journée. 

Le soir, avec son manteau de fourrure et son béret rouge, l'apprenti espionne fera sensation à l'hôtel des ambassadeurs, cherchant à glaner des renseignements dans ce bar où conspirent fonctionnaires, diplomates et espions. 

Au bout de trois semaines, Matilde quitte Vichy pour retrouver Armand, mais avec une mission : continuer d'informer en secret son ami des activités du réseau Interallié. 

Cet officier du Deuxième Bureau ne cherche pas à nuire aux Britanniques, mais souhaite connaître leurs intentions sur le sol français. Quand Mathilde sera à Paris, elle communiquera régulièrement avec lui par le biais de deux boîtes aux lettres : l'une chez une mercière de la rue du Chemin-Vert, l'autre aux vestiaires du sous-sol du Café de la Paix. 

Mathilde Carré fait donc très fort

A peine devient-elle espionne qu'elle est déjà une sorte d'agent double. Et ce n'est qu'un début ! En novembre 1940, Armand et Mathilde montent à Paris. Leur mission ? Mettre sur pied le réseau Interallié en zone occupée, recruter des agents, recueillir des renseignements. 

C'est un travail énorme, difficile, extrêmement dangereux, de jour comme de nuit, dans lequel, de l'avis général, Matilde excelle.

En 1941, leur réseau compte 250 agents dans toutes les régions

Un véritable exploit d'autant plus remarquable qu'en 1940/41, la Résistance en France est quasi inexistante, très isolée et inexpérimentée. 

Tous les soirs, Armand et Mathilde, à l'écoute de la BBC, guettent les messages personnels qui leur indiquent une livraison d'armes ou une mission à accomplir, tandis qu'eux-mêmes, sur leurs postes émetteurs, envoient des renseignements précieux à Londres. Les messages en morse commencent tous ainsi : 

Au ministère de la Guerre à Londres, la chatte vous parle. 

Souvent quelques heures après l'envoi de ces messages, un avion anglais s'envole vers la France et bombarde une usine allemande ou un dépôt de munitions. 

Armand, Mathilde et leurs amis de l'Interallié reçoivent alors un message de félicitations de Londres. Mais il faut fréquemment déménager pour ne pas être repérés par les Allemands. Des camions de radiogoniométrie circulent dans Paris, chargés de localiser d'éventuels liaisons radio. À tout moment, la Gestapo peut surgir.  

Par précaution, à l'été 1941, Armand et Mathilde déménagent avec leur poste émetteur à Montmartre, dans une jolie maison de la villa Léandre, qui existe toujours. 

Mais en octobre, mauvaise nouvelle pour Mathilde : Armand fait venir auprès de lui une résistante, Renée Borny, qui n'est autre que sa maîtresse. Mathilde, se sentant trahie, prend une chambre dans le quartier tout en poursuivant son activité avec l'Interalliée. 

Le 16 novembre 1941, à la Villa Léandre, Armand réunit les responsables de l'Interallié pour fêter joyeusement leur premier anniversaire. Mais il l'ignore : le réseau n'a plus que quelques heures à vivre. 

La suite est à écouter...

Bibliographie 

  • L'espionne no 1 : la Chatte, de Gordon Young, éditions « J’ai lu leur aventure » 
  • On m’appelait La Chatte, de Lily Carré, chez Albin Michel
  • Des Anglais dans la Résistance. Le SOE en France, de M. Foot, chez Tallandier 

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  • Production: Stéphanie Duncan 
  • Réalisation : Hélène Bizieau
  • Attachée de production : Emmanuelle Fournier  
  • Documentation d'actualité de Radio France et Archives INA
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  • Comédiens : Daniel Kenigsberg, Constance Dollé et Florian Westerhoff 
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