Dimanche dernier, un attentat dans le centre culturel islamique de Québec à la fin de la dernière prière de la journée a provoqué la mort de six personnes parmi les fidèles.

Cela pose la question de l’intégration des musulmans dans la société canadienne, et québécoise en particulier. Or, on avait le sentiment que la tolérance religieuse était plus forte au Québec qu’en France.

Qu’en est-il exactement ?

D’abord, il faut bien préciser qu’il est toujours difficile de trouver les raisons profondes de ce type d’attentat isolé (folie, déséquilibre…). Ceci dit, il y a aussi au Québec un débat de société profond sur la diversité religieuse et culturelle. Le Québec se situe dans un environnement culturel anglo-saxon, mais il conserve des spécificités, notamment sur le plan du rapport à la religion. Dès 1971, la province avait rejeté la formulation adoptée par le Canada « d’État multiculturel », car cela ne prenait pas en compte la majorité francophone du Québec, et la nécessaire protection de ses droits. Surtout, le Québec a du mal à accepter la politique des « accommodements raisonnables » qui est celle du Canada

Mais justement, c’est quoi cette politique des accommodements raisonnables ?

C’est un mécanisme juridique adopté par les tribunaux des États-Unis dans les années 1960, et ceux du Canada anglais et de l’Australie dans les années 1980. Au début, il s’agissait de combattre les discriminations physiques (couleur de peau, handicaps), mais elle s’est ensuite appliquée à la religion. Un citoyen, victime d’une discrimination pour des raisons religieuses, peut aller devant les tribunaux pour demander un « ajustement » de la loi. Souvent, ces discriminations sont inconscientes : par exemple, le repos du dimanche pour des musulmans ou des juifs. Dans toutes les organisations publiques ou privées du Canada, une personne peut faire une demande d’accommodements en invoquant une inégalité par rapport aux droits affirmés dans la charte constitutionnelle (liberté de pratique et d’expression religieuse). Il peut obtenir gain de cause, à condition qu’un intérêt supérieur de la nation ne s’y oppose pas.

Et cela ne marche pas au Québec ?

Le Québec a eu du mal avec ce pragmatisme, qui est très anglo-saxon, où la tolérance à la différence, et notamment la différence religieuse, est plus forte. De plus, le Québec est marqué par une histoire très catholique (quand on y va, on est surpris par le nombre de lieux dits reprenant des termes catholiques) , une Église qui fut sur puissante jusque dans les années 60. Même si, avec la « révolution tranquille » le Québec s’est sécularisé, il en reste une sensibilité plus forte aux dangers de la religion, et aussi la crainte de perdre une identité québécoise assez menacée au niveau du pays. Donc très vite, il y a eu des difficultés dans l’application des accommodements raisonnables, avec des affaires montées en épingle dans les médias, notamment de voiles, de niqab, ou de crucifix, comme celui qui trône encore à l’Assemblée nationale.

Pour tenter d’apaiser les choses, un travail a été demandé à deux grands sociologues et philosophe, Taylor et Bouchard pour voir comment appliquer ces accommodements raisonnables en terre québécoise. Cela a débouché, en 2008, sur un volumineux rapport, qui parle d’accommodements parfois déraisonnables, donne quelques pistes pour les éviter, tout en restant très tolérant à la diversité religieuse. Par exemple, ils expliquent que le fait d’être en habit religieux, ou de porter un signe religieux, ne nuit pas à la neutralité de l’État. En revanche, le visage doit être visible. Exemple du bureau de vote et du Niqab. Ils préconisent aussi des conciliations, en cas de désaccord, pour trouver une solution acceptable. Exemple de la salle de prière dans une université.

Mais ce rapport n’a pas suffi à apaiser les tensions. La neutralité religieuse de l’État a été au cœur de la récente campagne électorale de 2014. Actuellement, une loi, la loi 62, est en cours de discussion.

Surtout, le débat a parfois dérivé de manière assez violente, et certains hommes politiques ont fini par faire de ces accommodements raisonnables le bouc émissaire de toutes les difficultés d’intégration, provoquant une stigmatisation de la communauté musulmane.

Mais justement, les musulmans sont-ils si nombreux au Québec ?

Non, ils forment environ 3,1% de la population, légèrement moins que dans le Canada anglophone. Jusqu’au milieu du XXe siècle, les politiques d’immigration favorisaient les candidats chrétiens. Une fois cette distinction abolie, le nombre d’immigrants musulmans a fortement augmenté, en provenance d’Inde ou du Pakistan, d’Égypte, du Liban, mais aussi d’Irak ou de Syrie. L’islam au Québec est très différent de celui que nous connaissons en France pour deux raisons : la majorité de ces immigrants étaient plutôt des personnes ayant une certaine qualification professionnelle, et qui ont immigré pour des raisons économiques, donc des classes sociales plus élevées. Et, étant originaires de pays très divers, c’est une communauté multi ethnique et multi lingue.

Depuis l’attentat, il y a tout un débat sur les dérives dans la classe politique face à l’islam, et la montée d’une islamophobie, favorisée par des généralisations hâtives (par exemple, des expressions malheureuses sur le fait de cacher une mitraillette dessous un niqab) et ces derniers jours, la classe politique a exprimé ses regrets pour avoir laissé le débat prendre une telle violence, ce qui peut favoriser ensuite le passage à l’acte de personnes déséquilibrées contre des musulmans.

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