Et plus largement, que signifie cette pratique du jeûne, commune à toutes les religions ?

Assiette vide
Assiette vide © Getty / kyoshino

Il est vrai que, si l’on compare le nombre de reportage et d’articles qui sortent pour rendre compte du Ramadan, qui est devenu un fait d’actualité en France, il faut bien dire que le traitement du Carême par les médias n’est pas le même.

Aujourd’hui, sans doute une majorité de Français ignorent-ils que les chrétiens de ce pays (catholiques protestants et orthodoxes) sont entrés en Carême depuis mercredi, un temps qui est extrêmement important pour eux. Certains catholiques d’ailleurs en conçoivent une certaine amertume, et il n’est pas rare de les entendre se plaindre qu’ils sont désormais totalement passés sous silence.

Il est vrai qu’autrefois, à une époque où la France était encore très marquée par la culture chrétienne, on ne pouvait sans doute ignorer que l’on était en Carême. D’ailleurs, cela s’entendait, ou plutôt cela ne s’entendait pas, dans les villages : pour annoncer les messes, les cloches étaient interdites, et les enfants de chœurs parcouraient les rues avec des crécelles : les cloches étaient parties à Rome, disait la tradition, et revenaient à Pâques, avec des œufs… Ceci dit, cela fait très longtemps que le Carême ne constitue plus, contrairement au Ramadan, un fait social.

Pourtant, Carême et Ramadan, on a souvent le sentiment que c’est un peu la même chose, non ?

Oui, et non. Oui, car il y a évidemment des racines communes, ne serait-ce que les racines hébraïques. Mohammed était proche des chrétiens syriaques, et s’est inspiré du Carême chrétien pour le jeûne du Ramadan. D’ailleurs, dans certains pays d’Afrique noire, il est courant que l’on appelle le Ramadan le Carême ! Mais le Carême lui-même reprend l’épisode biblique de la traversée du désert de 40 ans par Moïse, et qui a été revécu par Jésus, durant 40 jours.

Les chrétiens, comme les juifs et les musulmans ont donc un temps de pénitence, de recueillement sur eux, sur leurs fautes, marqué, pour les trois religions, par la pratique du jeune : pour les juifs, c’est notamment Yom Kippour, le jour du grand pardon, où ils doivent observer un jeûne absolu. Pour les musulmans, le jeûne du Ramadan constitue le quatrième pilier de l’islam. Ses modalités sont définies dans la sourate II : « O vous qui croyez ! Le jeûne vous est prescrit comme il a été prescrit aux générations qui vous ont précédés. Peut-être craindrez-vous Dieu. » Et le Carême est pour les chrétiens, depuis les premiers temps, un temps aussi de pénitence où l’on se prépare à Pâques.

Mais il y a au moins deux différences : le Carême est tendu vers un objectif, Pâques, et non le Ramadan. Et surtout le Ramadan est un fait communautaire, la rupture du jeûne se fait ensemble. D’ailleurs, on connaît l’expression « faire du Ramdam »…

Ce n’est pas le cas du Carême ?

Ce ne l’est plus. Autrefois, au Moyen Âge, le Carême était vraiment un rite social, qui imprégnait toute la vie. D’où l’expression « face de Carême », et en miroir, le carnaval, qui précède le Carême, pour en quelque sorte, faire des réserves de rires… Mais dès le XVIe siècle, le Carême devient une pratique plus personnelle, plus intérieure, notamment sous l’influence de la Réforme protestante. Luther conteste non pas la théologie du Carême (le fait que l’on prépare Pâques spirituellement) mais la pratique de la pénitence (et de la confession, qu’il remet en cause vigoureusement). Selon lui, chacun est libre de vivre ce temps de préparation de Pâques selon ses convictions car aucune consigne particulière n’a été laissée par les Apôtres. On observe donc, à partir de la signature de l’Édit de Nantes en France (1598), une plus grande discrétion dans la pratique sociale du Carême. Les souverains français ne souhaitaient pas en faire une obligation sociale, car ils craignaient que cela ne rallume la guerre des religions, les catholiques pouvant voir qui respectaient ou pas le Carême. Il est vrai qu’il y avait à l’époque une forte minorité de protestant, au moins 10 % de la population de la France, et fêter discrètement le Carême est devenu un enjeu de « vivre ensemble » comme on le dirait aujourd’hui.

La Révolution française interdit le Carême. La pratique revient un peu au XIXe siècle, mais là encore, beaucoup plus axée sur une démarche de pénitence individuelle que collective.

Du coup, cela consiste en quoi, le Carême ? Plus de privations ?

Oui, le jeune reste l’un des marqueurs. C’est d’ailleurs très intéressant de noter que toutes les religions ont en commun cette pratique ascétique du jeûne. Manger appartient au registre du désir : désir d’aliments, mais aussi de paroles, de gestes échangés, de relations et d’amour : le jeûne religieux est toujours plus ou moins lié au silence, et à l’abstinence sexuelle. L’idée est d’apprendre à connaître et à modérer nos appétits, à travers la modération de l’appétit fondamental : la faim.

Donc il reste des prescriptions alimentaires, mais qui ont été très diminués depuis 1966, où le pape Paul VI les a simplifiés : l’Église catholique demande de « faire pénitence » chaque vendredi, de s’abstenir de viande les vendredis de Carême, ainsi que de jeûner le mercredi des Cendres et le Vendredi saint. En revanche, l’Église catholique, comme protestante, mettent l’accent sur le renoncement pour le partage : c’est un temps de grande collecte de dons, pour les associations caritatives chrétiennes (opérations bol de riz !). C’est aussi un temps d’introspection, de purification, dans l’attente du jour de Pâques.

À noter que les orthodoxes restent plus sévères, et qu’ils ont le grand Carême, durant cette période, avec interdiction de manger tous les produits animaux, alcools, graisse, etc.. Comme dans les religions orientales, le lien reste chez plus fort entre l’âme et le corps. Ce que dit très bien ce texte de Athanase, moine d’Orient du VIe siècle : « Le jeûne guérit les malades, il dessèche tout écoulement. Il repousse les démons et expulse les pensées malsaines. Il rend l’esprit plus clair et purifie le cœur. Il sanctifie le corps et transporte l’homme sur le trône de Dieu. Le jeûne est une grande force. ».

Tout est lié, la maladie du corps est aussi la maladie de l’âme, et aujourd’hui, le jeûne revient justement sous une forme sécularisée, non religieuse, dans nos sociétés qui s’aperçoivent qu’il ne faut pas trop séparer le physique du mental au risque de perdre son équilibre. Quant aux religions, on peut citer cette phrase Christian de Chergé, prieur trappiste de Tibhirine :

Jeûne, Carême ou Ramadan, chrétiens, musulmans et juifs, sans doute nous ne courons pas de la même manière, mais le chemin est là qui n’est pas de nous et il est tellement plus grand que la course !

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