La question qui est débattue entre François Fillon et François Bayrou pose un vrai problème de fond...

... à condition bien sûr de mettre de côté la part de stratégies internes et politiques de l’un comme de l’autre, par rapport à des électorats supposés. Il s’agit de savoir si l’on peut introduire une référence religieuse dans un débat politique. Au fond, qu’a vraiment dit François Fillon ? : « Je suis chrétien, cela veut dire que je ne prendrai jamais une décision qui sera contraire au respect de la dignité humaine, au respect de la personne, de la solidarité. »Il n’a pas dit que son programme de réforme de la Sécurité sociale est un programme chrétien, mais qu’il a des principes chrétiens, tenant à la dignité humaine et la solidarité, dont il prendrait en compte pour faire cette réforme.

Mais justement, une politique peut-elle s’inspirer de la religion ?

Tout le problème est de savoir ce que l’on entend par inspiration religieuse, et ici, en particulier chrétienne. Cela signifie-t-il qu’il va s’inspirer du christianisme de l’Évangile, ou bien du christianisme de la « société chrétienne » telle qu’elle a historiquement existé jusqu’à la fin du XIXe siècle ?

Dans le premier cas, c’est dire que l’Évangile donne des grands principes, un horizon utopique, qui peut inspirer des convictions. Dans le second, on se réfère à un modèle de société qui a existé à un moment donné, dans le passé, et donc le christianisme est alors vu comme une forme d’identité culturelle, qui est dans ce cas en plus une identité du passé.

On ne peut tirer de l’Évangile, ni de la Bible en général, pas plus que du Coran, un programme d’action pour la Sécurité sociale. Le discours sur la montagne par exemple (heureux les pauvres, etc.) ne fait pas un programme de politique sociale. En revanche, il peut donner un horizon, des principes qui peuvent éclairer la réflexion. Mais même si l’on s’en tient aux grands principes, il faut bien noter qu’il est toujours délicat de revendiquer une identité chrétienne trop forte pour une action politique, car cette revendication peut rapidement revenir en boomerang. On n’est jamais intégralement à la hauteur des principes que l’on évoque. Aimer ses ennemis, par exemple, est un principe chrétien, que l’on retrouve d’ailleurs aussi dans le Coran, et qu’un homme politique, par définition ne pourra jamais appliquer.

Mais n’est-ce pas de toute façon contraire à la laïcité que de revendiquer comme ça un principe chrétien ?

En France, traditionnellement, il y a une vieille méfiance à l’encontre du religieux dans la politique. Cela vient de l’histoire, la laïcité et le fait que la démocratie s’est construite en partie contre la religion catholique, mais plus au fond, d’un passé où un modèle religieux, le catholicisme, imposait une domination hégémonique et absolue. Angela Merkel, en Allemagne, quand elle a accueilli les migrants, au début, a bien pu dire explicitement qu’elle le faisait notamment au nom d’un héritage chrétien et des principes chrétiens dont son pays se revendiquait. Cela n’a choqué personne en Allemagne. En France, une certaine conception de la laïcité fait que l’on est réticent à se référer explicitement au religieux. Mais la laïcité n’interdit pas l’expression publique de la religion, ni d’aucune conviction, quelle qu’elle soit !

Elle demande à l’État, et à ceux qui le représente de ne pas exprimer de conviction ou d’appartenance religieuse, pour justement protéger l’ensemble des convictions, dans leur pluralité. C’est par exemple la raison pour laquelle le général de Gaulle, comme président de la République, lorsqu’il était catholique pratiquant, n’allait jamais à la messe en public, ou du moins ne communiait pas. Il utilisait une chapelle privée, à l’Élysée, où son neveu, prêtre, venait dire la messe en privé. On comprendrait mal en France, un président qui affirmerait ses convictions de manière publiques et ostentatoires, pour cette raison.

Donc, pas de religion en politique ?

Si, et pourquoi pas le dire, au titre de ses convictions ? Car une conception trop rigide de la séparation entre religion et politique risque aussi d’aboutir à une perte de sens : tout homme politique, ou du moins il faut l’espérer, a des convictions. Elles peuvent être religieuses, ou autres. Et si le spirituel et le religieux sont deux ordres différents, il ne faut sans doute pas souhaiter une séparation étanche entre les deux : la vie spirituelle peut nourrir l’action politique, et une vie spirituelle complètement désincarnée n’a pas plus de sens qu’une action politique uniquement fonctionnelle, qu’une politique sans âme.… Comme le disait Charles Peguy, « la politique se moque de la mystique, mais c’est encore la mystique qui nourrit la politique ». Après tout, on ne voit pas pourquoi les responsables politiques n’afficheraient pas les sources de leur inspiration.

Mais n’y a-t-il pas un risque de retour à la théocratie ?

La difficulté, c’est qu’évidemment la religion n’est pas une conviction comme une autre. Le religieux apporte du sacré, et donc on risque de sacraliser la politique : si c’est sacré, c’est intouchable, c’est une vérité absolue. Quand on parle religion, on pense dogme, et non convictions. Or, dans nos sociétés modernes et pluralistes, la conviction religieuse doit s’accompagner du dialogue. Si une personne exprime ses convictions religieuses, elle doit aussi accepter le débat. On peut dire qu’une réforme de la Sécurité sociale peut s’inspirer en partie de convictions chrétiennes, pourquoi pas. Après tout, les institutions sociales sont les héritières lointaines de la mise en œuvre de la charité chrétienne à partir du Moyen Âge. Mais on ne peut surtout pas affirmer que c’est l’unique application possible de convictions chrétiennes. Car même entre personnes d’une même religion, la mise en œuvre d’un principe peut faire débat : c’est au nom de convictions chrétiennes que certains députés ont voté la loi de 1974 sur l’avortement. C’est au nom de convictions chrétiennes aussi, que d’autres s’y sont opposés.

La politique est faite de convictions, et il serait peut-être intéressant d’entendre plus nos hommes politiques en parler, cela redonnerait sans doute du sens à la politique. Mais elle est aussi faite de débat, dans la mise en œuvre de ses convictions, et c’est bien justement tout l’espace qu’ouvre la démocratie.

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