Angela Merkel a demandé à François Hollande ce que la France avait prévu pour l’occasion. A vrai dire, pas grand chose…

Mais pourquoi donc Angela Merkel demande-t-elle à François Hollande de commémorer le Jubilé de Luther ?

Cette année, on fête le Jubilé de Luther, qui a commencé en octobre dernier et durera jusqu’en octobre prochain : il s’agit de célébrer le fameux geste du moine Luther, qui, selon la tradition, le 31 octobre 1517, la veille de la Toussaint, a placardé sur la porte de la chapelle du château de Wittenberg 95 thèses qui dénoncent, non seulement le commerce des indulgences pratiqué par le pape, mais, sur le fond, minent le fondement de son autorité. Et on dit que, à deux reprises, Angela Merkel a demandé à François Hollande ce que la France avait prévu pour l’occasion. A vrai dire, pas grand chose…

De fait, c’est un événement très important pour l’Allemagne, où, de fait, la moitié de la population est de confession protestante luthérienne, et qui a toute une série de commémorations et de célébrations cette année autour de l’anniversaire, bien au-delà des seuls religieux : dans le programme de gouvernement, signé entre les partisans de la CDU-CSU d’Angela Merkel et ses alliés du SPD en 2013, pour la législature qui s’achève, était prévue de manière explicite la commémoration de l’année Luther. Et il est vrai que le moine Luther a profondément marqué l’Allemagne, bien au-delà de son apport théologique : sur le plan politique, en permettant aux princes allemands de s’affranchir du pape, et culturel, à travers sa traduction de la Bible, compréhensible pour tout le peuple allemand et pas seulement les plus cultivés, qui fait de lui l’un des fondateurs de l’allemand actuel.

Bon, pour l’Allemagne d’accord. Mais pour la France, quel intérêt à fêter Luther ?

La France compte de fait une minorité de protestants, environ 3 % de la population. Mais je pense que notre société française actuelle doit aussi beaucoup à Luther, et plus globalement à la Réforme, au-delà du seul nombre de protestants. Qu’est ce que Luther a apporté ? En termes un peu anciens, on parle de « la doctrine de la justification par la foi ».

Qu’est -ce à dire ?

Il faut se remettre dans le contexte de la fin du Moyen – âge, où la question du Salut et du devenir après la mort (serons-nous sauvés ?) est omniprésente (ce qui n’est plus le cas aujourd’hui). Or Luther va avoir cette intuition que l’homme est sauvé (justifié) par la grâce, ce qui signifie que nous sommes des êtres humains aimés par Dieu, avant même d’agir, et donc nous n’avons pas à être écrasés par une Église qui nous demande de racheter nos fautes, y compris par l’argent. On ne fait pas le bien par devoir (pour être racheté ou gagner son paradis), l’homme doit faire le bien parce qu’il est libre. Ce n’est pas aux hommes d’Église de pouvoir, par le biais des fameuses indulgences, libérer les pénitents du châtiment imposé par Dieu. Cette fameuse liberté, est accessible à tous les hommes, quel que soit leur état, et pas seulement les clercs ou les moines.

On comprend l’importance pour autrefois, mais en quoi peut-on dire que c’est important, au XXIe siècle ?

Pour plusieurs raisons. D’abord, cette réforme de Luther a permis d’amorcer le mouvement de sécularisation et de séparation entre religion et société, dans lequel nous vivons aujourd’hui. En effet, Luther réévalue la société, et l’engagement dans la société : le bon chrétien n’est pas celui qui va dans un monastère, comme moine, ni qui est prêtre ou évêque. Thomas d’Aquin disait, lui, que l’activité la plus noble de l’homme, c’est la contemplation. Pour Luther au contraire, c’est bien dans le monde que le chrétien doit être, et les clercs n’ont pas légitimité à être mis au-dessus des autres, contrairement aux principes de la hiérarchie de la société du Moyen-âge. Ensuite, Luther a mis l’accent sur la liberté individuelle de chaque homme et sa liberté de conscience, ce qui en fait un précurseur de tout le mouvement des Lumières. « Personne ne peut croire à ma place » disait-il, ce qui à l’époque est assez révolutionnaire. C’est une valorisation de l’individu, et de sa conscience, qui n’a pas besoin de la médiation des hommes d’Église pour arriver à son Salut, et tracer son destin. Notre conscience personnelle peut avoir raison sur les hommes d’Église, y compris le pape. Enfin, Luther a fait ce geste fondamental de traduire la Bible du latin à une langue que le peuple pouvait comprendre, en l’occurrence l’allemand. Il a ainsi désacralisé l’approche du texte, -tout le monde peut y accéder et pas seulement les prêtres – et ouvert la voie à tout un travail critique sur le texte biblique, qui s’est d’abord développé dans le monde protestant. Et qui est indispensable pour éviter une forme de fondamentalisme religieux.

Attention, loin de moi cependant l’idée de faire de Luther un homme parfait. On a par la suite critiqué son antisémitisme, sa compromission avec les princes, lors des révoltes paysannes et une forme d’intransigeance. Si Luther ne souhaitait pas la création d’une nouvelle Église, les obstinations de chaque camp, l’intransigeance du pape, ont abouti à une séparation, et donné lieu à plus d’un siècle de sanglantes guerres de religion dans toute l’Europe.

Peut-on dire aujourd’hui que tous les protestants du monde descendent de Luther ?

On estime entre 800 et 900 millions de protestants dans le monde. C’est une galaxie extrêmement diverse (bien plus que les autres religions) : des mormons aux baptistes, des évangéliques les plus extrêmes aux calvinistes les plus austères, des adventistes de l’Église du 7e jour aux sages presbytériens, tous peuvent être cependant… rattachés à Luther d’une manière ou d’une autre – ce n’est pas un hasard si un certain Mr King, prédicateur baptiste à Atlanta (Géorgie), a décidé, le 15 janvier 1929, de donner comme prénom à son fils Martin Luther.

Qu’ont-ils en commun ?

Trois choses : l’autorité de la Bible (et une très bonne connaissance de la Parole), la justification par la foi (donc le Salut ne dépend pas de ce que l’on fait, mais de ce que l’on est), et ce que l’on appelle le sacerdoce universel, c’est-à-dire que tout chrétien a un rapport direct avec Dieu, et ne doit pas passer par une hiérarchie ou une institution. Ce qui explique d’ailleurs, la très grande diversité institutionnelle du monde protestant, qui est, en quelque sorte, inscrite dans ses gènes, très individualiste.

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