Le week-end dernier, le Danemark a voté, à la majorité de ses députés, la suppression du délit de blasphème.

Existe-t-il donc en Europe des pays qui ont toujours une législation punissant le blasphème ?

On a découvert, à cette occasion, qu’un pays aussi libéral que le Danemark (on se souvient de son attitude lors des affaires des caricatures du prophète), avait encore une loi anti blasphème. Il est vrai que ce texte datait de 334 ans, et, punissant d’une peine maximum de 4 années de prison toute injure envers Dieu, il était totalement tombé en désuétude.

Mais si l’on regarde de plus près, le cas n’est pas si exceptionnel en Europe : 7 pays considèrent toujours l’offense à la religion comme un délit, même s’ils n’emploient pas toujours le terme de blasphème. En Allemagne, le Code pénal sanctionne « l’insulte aux croyances religieuses ». En Pologne, il interdit l’injure au sentiment religieux « par le recours à la calomnie publique d’un objet de croyance ». Le droit italien réprime quiconque « blasphème publiquement par des invectives ou des paroles outrageantes contre la divinité ».

Même en France : le délit de blasphème qui n’existe plus depuis 1881, était encore prévu dans le droit local Alsace-Moselle, jusqu’à… l’an dernier. Il n’avait d’ailleurs jamais été appliqué. Et il a été abrogé sous l’impulsion de l’Observatoire de la laïcité, suite aux attentats de Charlie Hebdo.

Mais c’est quoi, exactement, le blasphème ?

Le terme vient du grec, blasphemein, blessure forte à la réputation. Il signifie injure faite à Dieu, on le rencontre souvent dans la Bible, où l’on distingue selon que l’on est juif (et donc on n’a pas le droit d’injurier Dieu) ou non juif (et là, on n’est pas coupable, car non croyant, donc on le fait involontairement).

Longtemps, en pays chrétien, il ne fallait pas injurier Dieu, et c’est pour cela que les « par Dieu » sont devenus des « parbleus ». Plus récemment, en 1903, les évêques belges avaient fait une déclaration solennelle à propos de l’injure « God verdomme », (Dieu me damne) en flamand, très utilisée dans ce pays. « Aussi répréhensible que soit ce juron, il ne faut pas y voir un blasphème » avaient écrit les évêques…

L’islam aussi interdit la critique de Dieu, interdit qu’il étend à la représentation de Dieu. Ce n’est pas dans le Coran à proprement parler, mais dans les hadiths (les ajouts que l’on a faits au cours des années suivant la mort du prophète pour interpréter le Coran). Cette interdiction s’est ensuite portée au prophète lui-même, mais cela n’a pas toujours été le cas, en fonction des époques, ou des pays.

Donc, par définition, le blasphème est une affaire intrareligieuse : n’est blasphématoire un acte qu’aux yeux du croyant lui-même. Pour le non croyant, cela est indifférent. Donc au sens strict, on ne peut considérer un acte blasphématoire que s’il a été proféré par le croyant. C’est donc l’affaire de la religion elle-même.

Pour le Danemark, s’agit-il bien de législation d’État ?

En réalité, progressivement, à partir du Moyen Âge, la sanction du blasphème est passée de la sphère strictement religieuse à la sphère publique. Pouquoi ? Pour protéger les populations : en effet, le blasphémateur faisait courir, pensait-on, un risque à toute la population, car Dieu, injurié, pouvait se venger : par des épidémies, des catastrophes naturelles, etc… C’est tout le sens de la législation antiblasphème la plus aboutie, qui a été prise en France par Louis IX, c’est-à-dire Saint Louis. Le blasphème est perçu comme une menace potentielle pour toute la société, et c’est moins pour des motifs religieux, que des motifs d’ordre public que Louis IX va prendre ses mesures. La surveillance du blasphème, et sa répression ont donc été une affaire d’État… avec toutes les dérives ensuite de police politique : on se souvient que c’est parce qu’il avait blasphémé que le 1 er juillet 1776, le chevalier de la Barre a été soumis à la question ordinaire, puis à la torture avant d’être décapité.

Cela n’est plus en vigueur aujourd’hui ?

Non, pas dans les pays d’Europe. C’est en France et en Belgique que le délit de blasphème a été supprimé le plus tôt, en 1881. Et il va se développer dans notre pays une tradition de caricatures religieuses, contre l’Église catholique, très importante.

Plus généralement, à partir du moment où il existe plusieurs religions, et ou l’Église et l’État sont séparés, le délit de blasphème est de fait difficile à déterminer : qui est juge du blasphème ? Et selon quelle religion ?

De plus, le blasphème est une notion extrêmement subjective, et ce n‘est en rien un « délit universel ». Au contraire, son appréciation dépend totalement de l’époque, du contexte, du pays où l’on se trouve. Le problème du blasphème, c’est sa très grande relativité.

En France par exemple, vous vous souvenez de l’exposition d’une œuvre d’art, le Piss Christ, d’Endress Serrano : un cliché grand format, où l’on voit un crucifix en plastique, plongé dans un verre contenant de l’urine et du sang de l’artiste. Cette œuvre a fait scandale : les sénateurs américains, par exemple, n’ont pas craint de la stigmatiser comme étant blasphématoire, alors que des pasteurs protestants suisses au contraire ont estimé que cette photo avait quelque chose de mystérieux, et donc de christique…

Ce flou autour de la notion de blasphème est la grosse difficulté que l’on peut constater dans les pays musulmans où le blasphème est encore un délit, et punit, parfois de mort : le concept est tellement vague que la plupart du temps il est utilisé en réalité pour régler des vengeances personnelles, à partir de dénonciations des voisins, des personnes qui veulent s’emparer d’un terrain, etc…

En Europe, peut-on se moquer de la religion sans limites ?

C’est tout le problème de la liberté d’expression, et des bornes que l’on peut y mettre. Il y a des limites pénales à toute expression, pour des motifs d’ordre public. La jurisprudence de la Cour européenne des droits de l’homme, qui a souvent statué sur ce sujet, maintient deux voies possibles pour sanctionner des critiques à la religion : interdiction de l’incitation à la haine pour des motifs religieux (qui est un délit classique), mais aussi « l’offense gratuite » par opposition à la critique « qui peut apporter des éléments utiles au débat ». Donc on voit bien que cette jurisprudence est délicate, voire dangereuse car très subjective aussi. Sans doute parce que la solution n’est pas tout entière dans le droit.

Il est en effet nécessaire, de ne pas provoquer et vivre dans une guerre civile permanente s’agissant de sujets qui peuvent affecter certaines personnes dans ce qu’elles ont de plus intime comme la religion : la liberté d’opinion est un droit, mais il n’est pas toujours intelligent de vouloir l’exercer à tout moment, notamment contre ceux qui peuvent le moins bien se défendre, les minorités notamment. Mais là, c’est affaire de responsabilité et de jugement personnel…

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