Et plus largement, le christianisme est-il soluble dans les pays asiatiques ?

Le film Silence, de Martin Scorsese, raconte, en arrière-fond, l’histoire d’un échec religieux. Celui de la tentative ratée des missionnaires catholiques au Japon, au XVIIe siècle, à une époque où toute l’Amérique latine et une grande partie de l’Afrique devenaient chrétienne. D’où cette question, pourquoi le Japon n’est-il pas devenu chrétien ? Et plus largement, le Christianisme est-il soluble dans les pays asiatiques ?

C’est une question sur laquelle beaucoup d’historiens et de théologiens se sont penchés, depuis pas mal d’années, car elle pose tout l’enjeu des déplacements de religions dans le monde. Et le Japon est symptomatique de toute l’Asie. Sur ce continent, le christianisme représente moins de 4 % de la population, et s’il est important aux Philippines, et une grosse minorité en Corée, il ne représente vraiment qu’une toute petite communauté au Japon, en Chine et en Inde.

Or le christianisme, cela fait longtemps qu’il est sur ce continent, si l’on remonte aux Nestoriens en Chine et en Inde, avec le Kerala (les premiers siècles après JC). Mais cela n’a jamais « pris » au-delà. Et la grande épopée missionnaire des XVI et XVIIe siècle s’est soldée par un échec cinglant. En 1494 le traité de Tordesillas sous l’égide du pape Alexandre VI a partagé les territoires du Monde à découvrir entre les Espagnols (à gauche du méridien) et les Portugais (à droite du méridien), le méridien passant à l’ouest des îles du Cap-Vert, ce qui laisse au Portugal assez peu en Amérique mais beaucoup en Asie. En 1622, après le Concile de Trente, le pape Grégoire XV institua un organisme central, la Congrégation de la Propaganda Fide, donc l’objectif est d’organiser cette « conquête des âmes », une forme de mondialisation avant. Le palais de la propaganda fide fut construit au début du XVIIe pour bien manifester cette volonté de puissance des papes, il domine Rome de la place d’Espagne, et aujourd’hui encore, ce bâtiment impressionnant construit par Borromini continue à abriter l’administration du pape pour les « terres lointaines ». Avec des magnifiques cartes d’autrefois sur les murs, qui montrent l’enjeu géopolitique de l’époque que représentait l’évangélisation.

Et pour le Japon, ça n’a pas marché

Non, encore moins que la Chine. Alors pourquoi ?

Il y a des raisons politiques: les missionnaires arrivaient dans les bagages des Occidentaux en mal de débouchés commerciaux, et ce sont les jésuites qui ont amené les armes à feu au Japon. Rapidement, les Japonais ont eu le sentiment d’une grande compétition entre Portugais et Espagnols (franciscains) et aussi avec l’Europe du Nord, Hollandais, Anglais, qui sont protestants. Ils ont senti la menace pour les fondements de leur souveraineté politique. Et l’empereur du Japon a décidé d’une fermeture totale du Japon aux étrangers, et l’interdiction du christianisme, ce que l’on appelle la période Edo, de 1600 à 1868 (ère Meiji), qui a donc duré plus de 250 ans.

Mais de plus en plus, on s’attache aussi aux raisons spirituelles et culturelles, qui font que le christianisme a du mal à s’implanter dans des pays à culture bouddhiste ou hindouiste.

Pour le Japon, la première chose est le poids de la communauté, du lien social, alors que la religion chrétienne est une religion de l’individu. Quand le Japon se referma aux influences étrangères, le bouddhisme fut utilisé comme un instrument de contrôle social, et on obligea chaque famille à avoir un temple de référence. Ce qui reste encore aujourd’hui: les temples se passent encore souvent de père en fils, avec d’ailleurs une importante crise de cette transmission. C’est une religion communautaire et très rituelle. Ainsi, aujourd’hui, très souvent, il arrive par exemple que la femme se convertisse au christianisme, mais le père et les enfants vont rester bouddhistes, au moins le père jusqu’à la retraite, où il peut se dégager plus facilement des contraintes sociales.

Enfin, la conception du Dieu des chrétiens, surtout à l’époque, ne pouvait pas trouver de correspondance dans le bouddhisme shintoïsme, la religion des Japonais (et l’est toujours). Un Dieu juge, créateur, donc qui sépare l’homme de la nature pour les chrétiens. Un Dieu qui n’en est pas un, qui ne fait qu’un avec la nature, et l’homme qui n’est pas dans une situation de domination sur la nature pour les bouddhistes. Dieu, dans le sens où nous l’entendons, ne signifie pas grand-chose pour un bouddhiste : comme le dit un bon expert du bouddhisme en France, la différence entre le bouddhisme et le christianisme, c’est que dans le christianisme rien ne s’explique sans Dieu, y compris le phénomène de l’homme. Dans le bouddhisme, tout s’explique sans Dieu, y compris le phénomène de l’homme. Les missionnaires du XVII leur parlaient de Dieu, mais eux n’avaient aucune idée de ce dont on leur parlait.

Aujourd’hui, qu’en est-il du christianisme au Japon ?

Lorsqu’en 1863 des prêtres ont eu le droit de nouveau de fouler le Japon (des Missions Étrangères de Paris), ils ont trouvé une toute petite communauté chrétienne, clandestine. Parmi eux, certains d’ailleurs n’ont pas voulu rejoindre l’Église et sont restés clandestins. Aujourd’hui, il en reste encore dans les petites îles du sud du Japon, sous le nom de « Kakure Chrshtan » (chrétiens clandestins), mais ils disparaissent petit à petit. Récemment, le Pape François a reconnu l’identité chrétienne des « Kakure Chrshtan ».

Aujourd’hui, la population catholique au Japon est infime : moins d’un million, dont la moitié d’origine japonaise (sinon des Coréens et Philipins). Le christianisme reste très lié, pour les Japonais, à l’occident -sans doute comparable à l’image du bouddhisme chez nous. Par exemple, dans les années 60, on a construit la cathédrale Saint-Marie de Tokyo, et au fond du baptistère on a peint le drapeau japonais, le « Hinomaru », représentant le soleil levant. Pour dire que, même s’il se fait baptiser, le japonais reste japonais.

Mais on observe un engouement aujourd’hui pour les valeurs chrétiennes (couple sans les parents, individualisme, liberté de conscience, etc.), et aussi l’attrait d’une religion qui n’a pas le lourd passé du bouddhisme (71%) ou du shintoïsme (15%), qui semble plus neuve, plus moderne (comme le bouddhisme en France). Mais il semble que ce soit surtout le protestantisme, notamment dans sa version évangélique qui profite de cet engouement, tout comme d’ailleurs en Chine.

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