Était-il vraiment important de statuer sur cette question : peut-il y avoir des crèches dans les mairies ?

Crèche et Laïcité
Crèche et Laïcité © Maxppp / Édouard Coulot

Oui, aussi étonnant que cela puisse paraître au premier abord, c’est une vraie question qui se pose au droit français de la laïcité. Depuis quelques années, les crèches sont devenues des objets de polémique, (on a pu parler des « crèches de la discorde »), crèches dans des centres commerciaux, dans des marchés de Noël. La polémique qui s’est amplifiée avec la question de savoir si on pouvait installer des crèches dans les mairies et bâtiments publics. L’an dernier, on a eu en effet deux jugements totalement contradictoires par des tribunaux administratifs : à Nantes, il a été décidé que le conseil général de Vendée pouvait bien abriter une crèche. À Paris au contraire, la crèche de la mairie de Melun a été jugée illégale.

D’où la nécessité pour le Conseil d’État de trancher, si on voulait éviter, lors des périodes précédent Noël, d’assister à une surenchère, d’un côté comme de l’autre, une sorte de version burkini des crèches de Noël.

En quoi la décision du Conseil d’État prise cette semaine est-elle importante ?

Parce qu’elle va au-delà du seul problème des crèches, pour s’attacher à la difficile et délicate question de la visibilité du religieux dans notre société. En ces temps où certains souhaitent rendre plus visibles leur attachement à une religion, et d’autres au contraire aimeraient voir disparaître tout signe religieux du territoire français, le Conseil d’État rappelle quelques principes de la laïcité en les adaptant au monde moderne.

Il s’agit sur le fond de savoir quelle signification donner à l’article 28 de la loi du 9 décembre 1905 : celui-ci « interdit, à l’avenir, d’élever ou d’apposer aucun signe ou emblème religieux sur les monuments publics ou en quelque emplacement public que ce soit », sauf dans trois circonstances : les « édifices servant au culte », les cimetières, ainsi que les « musées ou expositions ». Donc là, il s’agit de savoir sir les crèches rentrent dans la catégorie des expositions.

Mais l’arrêt part du constat qu’il existe des signes qui ne sont pas que religieux, qui sont « mixtes », qui ont une dimension festive, culturelle, en plus d’une dimension religieuse. Une crèche, ce n’est pas un crucifix, par exemple, ou bien une Menorah (chandelier à 7 branches), qui ont une dimension religieuse très marquée.

Il donne trois critères d’appréciation pour distinguer entre un religieux pur, et un religieux a dimension culturelle : « temporaire » ; « non accompagné d’initiative teintée d’une quelconque forme de prosélytisme religieux » (distribution de tracts, prières…) ; une forme de tradition culturelle de la commune (se pose contre ces mairies qui découvrent, depuis un ou deux ans, qu’il existe des traditions chrétiennes). C’est la première fois que l’on reconnaît que des signes religieux peuvent avoir plusieurs dimensions.

Et donc, on peut installer des crèches dans les mairies ?

Tout dépend. Car fort de ces critères, le Conseil d’État rappelle aussi le principe de neutralité des bâtiments publics : il peut y avoir des crèches dans des lieux publics de la commune qui ne sont pas la mairie, en tenant compte de ces critères festifs et culturels. Dans la mairie même, c’est plutôt non, sauf si on peut montrer qu’il s’agit là encore d’un caractère culturel. On peut penser à des manifestations de crèches en Provence, lié à la culture de cette région, ou bien de tradition. Tout comme, pendant le temps du Ramadan, la mairie de Paris peut organiser un événement autour des chants et musiques du Ramadan. Il s’agit là d’un événement festif, et non prosélyte.

Ce jugement est-il conforme à la tradition de la loi de 1905 ?

En tous les cas, il est conforme à l’esprit. Les rédacteurs de la loi, Aristide Briand comme Jean Jaurès, refusaient une laïcité qui efface la culture. Ce qui est bien le cas ici. Au fond, ce jugement renvoie tout le monde dos à dos : ceux qui voudraient que l’on confonde bâtiment public et espace public, et que l’on interdise le religieux partout. Et aussi ceux qui instrumentalisent le signe religieux pour servir le mythe d’une identité chrétienne qui serait menacée par une société multiculturelle. Pour les uns comme les autres, cette histoire de crèche était un test.

Or la laïcité n’est pas une interdiction. Elle vise un équilibre. Celui qui permet, par exemple, que les mairies restent des maisons de tout le monde, et non de quelques-uns. Et que notre espace public ne soit pas aseptisé de toute appartenance, et rendu à une neutralité qui serait une uniformité totalitaire.

Mais d’ailleurs, les crèches sont-elles réellement un rite religieux pour les chrétiens ?

En réalité, malgré la légende qui voudrait que saint François ait inventé les crèches, elles sont apparues très tardivement dans les églises. Liées à la représentation, sur les parvis, des « mystères de Noël », elles ne se répandent vraiment dans les églises qu’à partir du XVIe siècle. Mais dans les églises seulement, et ce sont alors des représentations à l’identique de la nativité. Elles vont disparaître sous la Révolution. C’est à ce moment-là que se développe la production de santons de petits formats sur les marchés de Provence – alors que ceux des églises pouvaient être grandeur nature. Ce monde miniature dans lequel se retrouvent tous les petits métiers, conserve certes une référence religieuse explicite (la nativité) mais il donne lieu à des réappropriations profanes et folkloriques au sens large, et porteuses même dans certaines régions d’une forte identité locale. On voit donc bien que, historiquement, les deux éléments, religieux et culturels, (coutumes profanes) sont mêlés.

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