L’élection d‘un prêtre, Michel Deneken, cette semaine, à la tête de l’université de Strasbourg a surpris.

Est-ce que cela s’explique par le statut concordataire spécial d’Alsace Moselle ?

Non, cela n’est en rien dû à une spécificité concordataire. En réalité, partout en France, en droit, rien n’empêche un prêtre de devenir président d’une université publique. Cela aurait pu en théorie, tout aussi bien se produire à Paris ou Marseille.

Pourtant la loi de 1905 a instauré la séparation des Églises et de l’État.

Sur le plan des institutions, et non des hommes. Au contraire, d’une certaine manière, la loi de 1905 est la loi qui permet cela: elle a aboli la reconnaissance officielle par l’État du statut de « ministre du culte » (on appelait ainsi les prêtres), avec les avantages qui lui étaient alors conférés. Au regard de l’État, un prêtre n’est donc pas un « clerc », mais un citoyen comme un autre. L’État, au fond, sauf cas particulier, n’a pas à connaître du statut de prêtre ou non d’une personne, c’est le problème de l’association religieuse de droit privé qu’est l’Église. Pas plus que d’un rabbin, ou d’un imam.

Un prêtre pourrait donc enseigner dans n’importe quelle école ?

Non, tout dépend du niveau de l’école. Il reste une interdiction, pour les écoles publiques primaires et secondaires: la loi de 1886, (la loi Goblet), a explicitement restreint au personnel laïque la tâche d’enseigner. Les religieux ne peuvent donc devenir enseignants. Il faut bien se souvenir que la séparation de l’Église et de l’État, à la fin du XIXe siècle, s’est d’abord jouée sur le terrain de l’éducation. Mais la loi de 1886 ne mentionne pas l’enseignement supérieur. Et depuis, les tribunaux ont toujours confirmé cette distinction entre l’école et l’université pour la laïcité. Dans l’université publique, un prêtre ou une religieuse, peut tout à fait enseigner, et donc exercer les responsabilités qui incombent aux enseignants, à savoir dans ce cas être élu à des fonctions de représentation et de gestion.

Mais n’y a-t-il pas un devoir de neutralité qui s’impose à tous les agents de la fonction publique ?

Un universitaire n’a pas, de toute façon, la même obligation de neutralité qu’un maître d’école ou un fonctionnaire, vu la nature même de son métier. Ensuite, à partir du moment où ses convictions personnelles n’entrent pas en ligne de compte pour ses fonctions d’enseignement, et qu’il respecte donc ce principe de neutralité, il y a une liberté de conscience qui s’impose, pour le prêtre comme pour tout enseignant, qui a le droit d’avoir ses opinions politiques, comme ses convictions religieuses. Dans l’exercice de ses fonctions, il ne doit pas afficher ses convictions religieuses. Mais dans sa vie privée, rien n’interdit au prêtre, qui pourrait d’ailleurs aussi être un rabbin, un pasteur ou un imam, d’assumer ses activités liturgiques ou des responsabilités au sein de sa communauté.

De toute façon, il y a peu de prêtres dans les universités

Oui, sauf en Alsace Moselle, et c’est bien pour cela que c’est tout de même une situation assez spécifique à cette région concordataire. Dans ces départements, la théologie fait partie des matières enseignées dans les universités publiques, alors qu’en France « de l’intérieur », ce n’est pas possible. Les universités publiques ont dont des facultés de théologie aussi bien catholique, que protestante et que juive. Il est donc de ce fait courant d’avoir, à Strasbourg, des religieux dans les instances universitaires.

Un prêtre peut donc occuper n’importe quelle fonction ?

Non, mais c’est du côté de l’Église que cela coince, en réalité. La question se pose pour l’Église bien plus que pour la société civile, qui reste neutre par rapport aux prêtres. Pour l’Église, être prêtre c’est une vocation, à vie, et cela passe par un statut bien particulier, de l’ordre du sacré : le prêtre ne peut « servir deux maîtres », pour éviter la confusion des genres entre le spirituel et le temporel, contrairement d’ailleurs aux rabbins, pasteur ou imams, pour lesquels la question ne se pose pas de la même manière. L’Église, selon son règlement (code de droit canonique) interdit aux prêtres « de remplir les charges publiques qui comportent une participation à l’exercice du pouvoir civil ». On peut estimer que président d’université n’est pas une charge civile. En revanche par exemple, il est difficile pour un prêtre d’avoir une fonction de représentation dans un syndicat, un parti politique (ce fut notamment le problème des prêtres-ouvriers, dans les années 1960, qui devaient obtenir une autorisation spéciale du pape), et aussi d’occuper une fonction politique. Cela peut se faire mais à condition que la hiérarchie soit d’accord et sous certaines conditions. Ainsi, l’Abbé Pierre, lorsqu’il était député, de 1945 à 1951 avait dû obtenir une dispense. Le cas est rare et l’Église très réticente : une image est restée célèbre, c’est, en 1983, Jean-Paul II qui menaça, l'index pointé, le prêtre Ernesto Cardenal, parce qu'il assumait avec deux autres prêtres des fonctions ministérielles dans le gouvernement sandiniste. Et de manière plus anecdotique, un moine, Frère Pierre-Marie, de l’abbaye Sainte Anne de Kergonan, a été élu en 2008 , dans une commune de 2000 habitants, Plouharnel, où il n’y avait qu’une seule liste…Le maire souhaitait ainsi donner une voie à cette importante abbaye pour le petit village…

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