On revient sur l’hommage rendu mardi dernier au Père Jacques Hamel, ce prêtre assassiné en juillet dernier, à Rouen.

Devant un évêque, un imam, président de la mosquée de Saint-Etienne-du-Rouvray, mardi dernier, une foule a rendu hommage au Père Jacques Hamel, ce prêtre assassiné le 26 juillet dernier dans son église. Et elle l’a fait en lisant les lettres écrites par un intellectuel musulman algérien francophone, après cet assassinat, et dont il a fait un livre : « requiem pour le père Jacques Hamel » Des lettres écrites à un prêtre mort, par un musulman Mohammed Nadim, qui a voulu dire, sous forme d’une sorte de long poème, combien il rejetait cet islam violent, qui prétend tuer tout ce qui n’est pas musulman. Cela aurait été impossible il y a un an. L’assassinat du Père Hamel a créé comme un électrochoc dans la communauté musulmane. On assiste, un peu partout en France, à tout un mouvement d’initiatives privées où des musulmans entrent en dialogue avec d’autres croyants.

C’est nouveau, musulmans et chrétiens qui dialoguent ensemble ?

Ce n’est pas nouveau que des chrétiens dialoguent avec des musulmans. Mais l’inverse, oui. En France, il y a depuis très longtemps, des catholiques français qui sont allés assez loin dans le dialogue et la proximité avec les musulmans. Ce dialogue s’inscrit dans un contexte bien particulier, qui est celui de la colonisation, avec toutes les ambiguïtés, où les chrétiens sont du côté des occupants.

Dès la fin du XIXe et début XX, quelques hommes vont commencer à bâtir des ponts entre les deux religions et les deux cultures, qui jusqu’ici s’ignorent superbement. Charles de Foucauld, officier, puis explorateur, (il écrit en 1888 reconnaissance du Maroc) va finir prêtre et ermite à Tamanrasset, où il est tué en 1916, fasciné par cet islam qui lui a rendu sa foi, et la relation qu’il établit avec le Dieu suprême. Autre profil, Louis Massignon, professeur au collège de France, lui aussi athée, va finir au contact de l’islam prêtre, sage, dans une vie quasi monacale, mais dans une très grande proximité avec l’islam (Pie XI l’appelait le « prêtre musulman »).

Ces deux hommes sont des pionniers. Très minoritaires dans une majorité de catholiques français qui rejetaient alors tout contact avec l’islam.

Ils auront des héritiers ?

Dans l’Église catholique française, il y aura toujours cette tradition de dialogue avec les musulmans. Lors de la guerre d’Algérie, des chrétiens, comme Mauriac, vont s’élever contre la torture en Algérie. Et toute une génération de prêtres va être durablement marquée : le père Hamel, qui est allé faire son service militaire là-bas, va refuser de devenir officier, pour ne pas donner l’ordre de tuer. Et il sera considérablement marqué par cette guerre, et ses atrocités.

Quand Vatican II opère un tournant radical, en estimant, dans un texte (Nostra aetate) que la problématique n’est pas de convertir l’autre, mais de le considérer comme un véritable croyant, qu’il soit juif ou musulman, l’Église de France est déjà assez largement sur cet élan. Lorsque les premiers immigrés musulmans arrivent en France, dans les années 1960-70, ce sont souvent des salles paroissiales qui leur servent de lieux de prières. Puis l’Église en France s’investit dans l’aide aux migrants, et des prêtres vont aider les musulmans à conquérir leurs droits : un certain nombre, comme le Père Hamel, vont vivre dans les quartiers populaires, avec une proximité de fait avec les populations musulmanes. Significative, la figure du P. Christian Delorme, que l’on surnomme le curé des Minguette, l’un des initiateurs de la marche des beurs, en 1983.

Ce lien a-t-il résisté aux attentats ?

Depuis 2001, ce dialogue entre les musulmans et les chrétiens en France était au point mort. Côté catholique, on commence à avoir peur de cette religion qui semble plus dynamique, plus jeune, qui attirent d’anciens chrétiens. Sentiment aussi que le dialogue est toujours à sens unique, et n’intéresse pas les musulmans. C’est l’heure du repli identitaire et les musulmans cherchent surtout à assurer les conditions de leur pratique religieuse, avec une plus grande visibilité. Il y a des réunions, mais qui tournent en rond, et où les musulmans sont très peu nombreux.

L’assassinat du Père Hamel a-t-il vraiment changé cela ?

En tous les cas, des choses bougent. La première surprise, cela a été le dimanche juste après l’assassinat du père Hamel : les musulmans répondent en nombre à l’appel du Conseil français du culte musulman et se rendent dans les églises, manifester leur solidarité. Il y a une nouvelle génération de musulmans, intellectuels français, qui veulent réfléchir sur l’islam, et le font en relation avec les autres croyants, et non croyants, et non en autarcie. Comme Rachi Benzine, Roméro Marongiu, Mohamed Bajrafil, très loin des tergiversations assez politiques qui composent le conseil français du culte musulman. Ces intellectuels sont pris d’un sentiment d’urgence, conscients que, s’ils ne font rien, comme le dit Mohammed Nadim dans ce très beau petit livre, « sinon nous continuerons à marcher sur un fil au milieu d’un brouillard si opaque qu’aucune lumière ne peut traverser, nous continuerons à danser éternellement au-dessus d’un gouffre ».

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