Les forces irakiennes, dans leur offensive contre l'EI à Mossoul, ont annoncé la reprise lundi dernier de l’un des plus importants sanctuaires du pays.

Il y a donc un tombeau de Jonas, (le Jonas de la baleine dans la Bible ?), pourquoi est-il révéré par les musulmans ?

Il s’agit d’un monticule, à côté de Mossoul, dans ce que l’on appelle la plaine de Ninive. Alors, évidemment, de Jonas, il n’y a pas de tombeau, et il n’y en a jamais eu. Jonas est un personnage biblique, un livre de la Torah porte son nom. C’est un conte que l’on raconte, pour expliquer comment Dieu pardonne : Jonas est un prophète trouillard, qui refuse d’abord de faire ce que Dieu lui dit, s’enfuit, fait naufrage et va vivre dans une baleine, avant que Dieu ne l’en fasse sortir. Et il va finir par aller voir les habitants de Ninive, pour leur demander de se convertir.

Donc, ce lieu n’a aucune espèce d’historicité ?

Oui et Non. Non, au sens où c’est une sorte de conte que le peuple hébreu raconte, pour parler et expliquer le pardon de Dieu. Jamais il n’y a eu un prophète appelé Jonas qui est mort ici. En revanche, dans toutes les religions, il y a des lieux saints, des lieux sacrés, que l’on désigne en fonction du paysage. Mais ce n’est pas venu de nulle part : si on a décrété que là était le tombeau de Jonas, c’est que les croyants, juifs au début, avaient fait une sorte « d’étude de paysage », reposant à la fois sur des éléments d’histoire – c’est dans cette plaine qu’était l’ancienne Mésopotamie, où les Assyriens dominaient le royaume d’Israël. Ils ont donc cherché des monticules, puisque le prophète Jonas parlait d’une colline, et ils ont décrété que c’était là. On fait de même avec le tombeau des patriarches, à Hébron, ou bien la grotte du prophète Eli, au Mont Carmel. Donc il y a toujours une intention théologique qui permet de faire parler le paysage, c’est une sorte de paysage aide-mémoire religieuse.

Ce qui est intéressant, c’est que cela est reconnu par les trois grands monothéismes 

Oui, et c’est souvent le cas, contrairement à ce que les fondamentalismes de tout bord voudraient faire croire ! Ne serait-ce que parce que la Thora est l’Ancien Testament des chrétiens, et que le Coran a été « révélé » au prophète Mohammed dans un contexte où, à Médine, il y avait à la fois des tribus juives et des chrétiens (notamment des moines). Jonas, c’est Iona en hébreu, Yunis en arabe. Un prophète reconnu par les trois traditions monothéistes. La mosquée de Yunis, qui avait été détruite par les islamistes en 2014, a été en réalité construite sur une église nestorienne, datant du Vie siècle, à l’époque où l’Irak était chrétien. Car Jonas est important dans ces deux religions : le Coran, qui reprend nombre de passages bibliques, a toute une sourate sur Jonas, la sourate 37, Al-Safat, qui évoque sa venue à Ninive. Mais aussi, pour les chrétiens, Jonas annonce Jésus, car il est resté 3 jours dans la baleine comme le Christ avant sa résurrection. Les musulmans ont donc construit dessus l’église une mosquée. Il y avait là un tombeau, sans doute d’un patriarche nestorien, et ils ont considéré que c’était là la tombe de Jonas. Lorsqu’on le visitait, avant la guerre en Irak, on vous montrait même, à côté, des dents de la baleine qui aurait englouti Jonas !

Peu importe l’histoire. C’est un lieu vénéré de tout temps par les trois traditions. Les grands pèlerins et voyageurs juifs, chrétiens et musulmans se sont arrêtés à cet endroit, et devant cette « tombe ».

Les croyances ont toujours, à la base, été poreuses, et cela favorise ce genre de mémorial reconnu par plusieurs religions, depuis le Moyen Âge jusqu’à maintenant. Et Ils sont beaucoup moins rares que ce que l’on peut croire. Ainsi, à Notre Dame de la garde, à Marseille, beaucoup de musulmans viennent se recueillir.

Et pourtant, la mosquée de Jonas a été détruite

Oui, et par des musulmans. Pour le sunnisme wahhabite, il ne peut être question d’idolâtrer autre chose que Dieu lui-même, et cet absolutisme de la piété finalement, révèle une forme d’absolutisme de la pensée, et de la religion. Le wahhabisme estime qu’il a le monopole de la pureté de l’islam, et il voit tous les lieux saints musulmans comme un blasphème, mis à part la Mecque. En réalité, ce qui est désolant, c’est ces lieux sont utilisés sans distinction et réunissent des croyants différents, alors que les institutions religieuses, elles, mettent des frontières. Dans l’histoire chrétienne, il y a eu aussi des croisades ô combien meurtrière, au nom d’une exclusivité sur des lieux saints. Et depuis quelques dizaines d’années, la montée des fondamentalismes cherche à écraser ces partages religieux, à proclamer par exemple, que l’Irak, terre d ‘islam, ne saurait même conserver des traces d’autres traditions religieuses, y compris de ce qui est considéré comme un islam déviant. Heureusement, la mosquée a été reprise lundi par les troupes irakiennes, et on peut espérer que l’on reconstruira un nouveau sanctuaire pour ce Jonas-là. Et peut-être un jour, pas trop lointain, de nouveau des hommes de religion différente pourront y prier, de nouveau. Afin que subsistent encore longtemps ces paysages où se mêlent les traces de religions mélangées, que seuls les regards pressés ne verront jamais.

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