Quand on voit les candidats se référer, l’un et l’autre, au pape François, on peut se demander s’ils ont raison de rechercher ainsi les votes des électeurs catholiques.

Religieuses votant à Paris (France) en 1951
Religieuses votant à Paris (France) en 1951 © Getty / Keystone-France / Contributeur

Est-ce que l’Eglise donne des consignes de vote à ses ouailles ?

Non, elle n’en donne pas, ou plutôt, elle n’en donne plus. A vrai dire, l’alliance entre le trône et l’autel est une donnée de notre histoire, et il a fallu un certain temps avant que l’Eglise ne renonce à s’impliquer dans la politique de manière aussi directe.

Pour le siècle dernier, on sait que la République a été d’abord très contestée par les institutions ecclésiales en France. Cela va être un pape qui va amener les Français catholiques à se rallier peu à peu aux institutions : Léon XIII, qui légitime d’abord les libertés populaires (Immortale Dei) en reconnaissant une forme de pluralisme, puis en 1890 par une première lettre au cardinal Lavigerie, puis 1892 « Inter innumeras sollicitudines » (encyclique écrite en français, et non en latin !)il va demander aux catholiques d’accepter la République. En gros, que leur dit-il ? « ne soyez pas idiots, de rester dans votre bulle, vous allez perdre tout moyen de peser sur la vie politique et sociale. Donc il faut accepter la République comme « un moindre mal », et c’est à partir de ce « moindre mal » que les catholiques français ont commencé à s’impliquer dans la vie politique.

A partir de ce moment-là, les catholiques ont-ils voté comme les autres Français ?

Non plus à droite, de manière continue. Dans une France où la gauche a repris pour elle des valeurs de laïcité très forte, et avec toute l’hostilité de l’Eglise au marxisme, on reste, jusque dans les années 60, avec des évêques et des prêtres qui demandent à leurs ouailles de ne pas voter pour des partis marxistes. Et c’est de là que vient l’ancrage à droite du catholicisme français. Et le soutien à des partis se revendiquant ouvertement du christianisme, comme le MRP après guerre.

Mais avec la guerre (et le combat commun dans la résistance) et le concile Vatican II, qui reconnait clairement aux catholiques la liberté de conscience, l’Eglise de France commence à évoluer. En 1972, elle va publier un texte très important, dans lequel les évêques acceptent la pluralité politique à l’intérieur du catholicisme. 1972, ce n’est pas un hasard : c’est le début de la constitution de l’union de la gauche, et du programme commun, dans lequel on retrouve des catholiques, avec la reconnaissance d’un mouvement que l’on va appeler les « cathos de gauche ». Les sociologues politiques ont même montré que dans ces années, le basculement de certaines régions très catholiques de l’ouest à gauche (Bretagne, pays de Loire), que cela a permis la victoire de la gauche en 1981.

L’Eglise n’intervient plus dans le jeu politique ?

Si, mais sans jeter l’anathème sur un parti ou se prononcer sur le choix précis. A l’exception, durant un moment, du Front national : en 1998, un évêque, Mgr Rouet, à Poitiers, refuse le baptême à un élu du Front national. Pour autant, cela ne serait sans doute plus le cas aujourd’hui, où il y a une forme de banalisation du Front national, même si l’Eglise institutionnelle montre assez clairement, dans ces textes, qu’elle en rejette certaine valeurs: en réalité, avant chaque élection importante, les évêques rendent public un texte dans lequel ils insistent sur certains points à prendre en compte dans leur choix pour les électeurs catholiques.Mais il n’y a plus de consigne de vote. Le 14 octobre dernier, ils ont ainsi publié un livre : « Dans un monde qui change, retrouver le sens du politique ». Ce document appelle à retrouver une forme de contrat social dans une société déboussolée, et défend une vision d’une société pluraliste, où les différences soient d’abord une richesse, mais aussi d’une société qui a besoin d’un ancrage dans des valeurs fortes, comme la famille, la solidarité, le respect de l’homme. Document auquel François Fillon a répondu, Alain Juppé de manière plus indirecte, en envoyant une lettre à un fichier de catholiques, et qu’il a cité lors du premier débat.

Les religions peuvent-elles ainsi se mêler de politique dans la société française ?

Oui, il ne faut pas confondre institution publique, ce que l’Eglise n’est plus en France (mais en Allemagne, les Eglise ont un statut public), et rôle public. Comme toute association, l’Eglise catholiques, mais aussi les protestants, orthodoxes et juifs, interviennent à leur manière dans le débat public. Le christianisme, plus généralement, a toujours prétendu à en certaine vision de la société ; ce que Ricoeur appelait le prochain social. La relation entre les hommes n’est pas seulement une relation personnelle, mais aussi une relation sociale. C’est au nom de cette conception qu’elle intervient dans le débat public, que ce soit pour interpeller sur les expulsion d’étrangers (2003) ou contre le mariage pour tous, ou sur les lois de bioéthique.

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