Oui, et c’est quand il meurt que le Français se montre encore le plus croyant.

Si moins d’un un français sur dix, de son vivant, va à la messe le dimanche, ce sont encore près de 7 Français sur dix qui sont enterrés religieusement (c’est le fameux « une messe est possible » de Mitterrand). Beaucoup plus que le baptême ou le mariage, la mort reste encore le temps, même dans notre société très sécularisée, où l’on éprouve un besoin de sacré. D’ailleurs, le jour des morts, qui suit celui de la Toussaint, est un moment où, pratiquants ou non, les Français vont massivement se recueillir sur les tombes. A noter que cette fête de la Toussaint a été instaurée vers l’an 800, à l’époque pour christianiser la fête païenne de Samhain d'origine celtique qui célébrait le souvenir des ancêtres et le début d'une nouvelle année.

Mais alors, rien n’a changé concernant les rites funéraires ?

Si, parce que ce religieux se marque de manière très différente. On peut même dire que, en moins de trente ans, on a vécu une révolution en profondeur de la ritualisation de la mort, en France. Autrefois, le cercueil passait par un lieu de culte (église, ou temple protestant). Désormais, c’est à peine le cas de 50% des défunts. Pour les autres, il y a toujours un moment religieux, temps de recueillement, de prière, mais qui se fait généralement au cimetière.

Surtout, et c’est le grand bouleversement, de plus en plus de Français choisissent la crémation: 38% selon les dernières études, alors qu’en 1980, c’était moins de 1% ! Une tendance qui ne fait que se confirmer. La crémation est sans doute ce qui correspond aux aspirations de notre société : plus individualiste, puisque plutôt que de rejoindre les autres morts de la collectivité dans un cimetière commun, les cendres sont privatisées, remises à la famille ; une société aussi où l’on ressent moins le besoin d’inscrire l’individu dans une filiation, comme le faisait le caveau familial.

Mais cela signifie-t-il pour autant que le sacré disparaisse ?

Non, et c’est pour cela qu’il faut nuancer ces évolutions. Lorsque la crémation est apparue en France, à la fin du 19e siècle, c’était un combat de militants laïcs et anticléricaux qui voulaient ainsi affirmer une idéologie positiviste, et s’élever contre l’influence de l’Eglise. D’ailleurs, cette dernière a aussitôt riposté, en interdisant la crémation pour ses fidèles. C’était donc un acte de militance athée. Mais du côté de l’Eglise, les choses ont évolué, et en 1963, elle a reconnu que rien, dans la théologie chrétienne, ne pouvait justifier d’interdire la crémation. Un texte de Rome, la semaine dernière, vient d’ailleurs encore de rappeler que l’Eglise n’y est pas opposée. De l’autre côté, dans les crématorium, le rite a pris une place de plus en plus importante: autrefois, les tenants de la crémation ne voulaient, justement, aucune cérémonie: la mort marquait la fin. Désormais, et de plus en plus, tout un rituel est proposé pour les crémations, même si la famille du défunt ne choisit pas des funérailles religieuses proprement dites: les entreprises de Pompes funèbres ont prévu des chambres, dans les crématorium, et elles organisent une sorte de liturgie laïque, où l’on choisit des musiques, des temps de témoignage, des textes que l’on lit. Même si, officiellement, il ne s’agit pas d’un rituel religieux, la frontière est en réalité très mince avec des cérémonies confessionnelles. Sans doute parce que, au moment de la mort, on ne peut pas éviter de se poser la question du sens de la vie, et donc de la mort du défunt. Il y a donc encore bien un rituel, mais ce rituel est privatisé, au sens où il est pris en charge non plus par les cultes, mais par des entreprises privées, les Pompes funèbres, qui ont prévu cela dans leur catalogue de prestation et en font un acte commercial.

C’est une évolution qui marque toutes les religions en France?

Non, et notamment pas l’islam, totalement hostile à l’incinération. De plus les musulmans, comme les juifs, veulent que leurs morts soient enterrés avec gens partageant la même foi. Comme depuis 1881, en France, les cimetières constituent des espaces laïques et neutres, et que les distinctions en raison des croyances sont même interdites par la loi de 1884, des circulaires (la dernière en date de 2004) ont progressivement autorisé des regroupements par confession, ce que l’on appelle les « carrés ». Mais ces carrés sont encore peu nombreux, et surtout, les musulmans préfèrent, à plus de 80% !, aller enterrer leurs morts dans leur pays d’origine, pour être sûr d’être enterré selon les prescriptions de leur religion : dans un linceul à même la terre, sans cercueil, face à la Mecque. Ce qui reste un frein puissant à une véritable intégration à la communauté nationale.

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