L’écrivaine sulfureuse raconte sa passion pour l'art contemporain et l'écriture. Elle évoque le succès de son livre "La vie sexuelle de Catherine M", son rapport au sexe, à la nudité, au plaisir et à la liberté.

Catherine Millet et Léa Salamé, devant la bibliothèque de la romancière et critique
Catherine Millet et Léa Salamé, devant la bibliothèque de la romancière et critique © Radio France / Alexandre Gilardi

En un livre, un seul, elle a tout explosé, c’était il y a 20 ans et elle racontait en détail ses relations sexuelles intenses avec des hommes, beaucoup d’hommes, parfois plusieurs à la fois. La vie sexuelle de Catherine M fut un choc ! 

On n’avait jamais lu ça de la plume d’une femme… Scandale, souffre, admiration… le succès fût immense :  3 millions de livres vendus, traduits en 40 langues, elle est étudiée dans les universités et devient la Madame Sexe de la télé. Mais puissante, elle l’est aussi pour ce qu’elle a apporté à l’art contemporain, spécialiste reconnue, elle cofonde la revue Artpress dans les années 70 qui devient la référence, le Graal pour les artistes. 

Plus récemment ce sont ses sorties anti MeToo qui lui ont valu des critiques. Elle assume, provocatrice, sincère aussi dans ses réponses et ses raisonnements et tant pis si ça ne plait pas à tout le monde. Catherine Millet est notre invitée.

Je suis attachée à certaines formes de pouvoir mais je n’ai jamais désirée être puissante.

Votre livre, La vie sexuelle de Catherine M  est un tsunami, vous y parlez du désir, de la masturbation, de la sexualité féminine comme on en avait jamais parlé avant, est-ce que vous avez eu conscience de la puissance de votre geste ?

"Un jour en prenant un café avec Denis Roche, un ami écrivain et éditeur,  il a lancé l’idée de femmes écrivant sur leur sexualité, 8 jours après, je recevais mon contrat d’édition. J’ai fait au sens propre le tour du monde avec ce livre, (traduit en 40 langues) lors des échanges avec le public, j’ai vu des gens se lever et se mettre à raconter des choses qu’ils n’avaient jamais dites… Parfois, leur sexualité était aux antipodes de la mienne. Cette libération de la parole était assez touchante. Je ne sais pas si cela me donnait du pouvoir. J’ai eu le sentiment d’avoir accompli quelque chose que je portais en moi, le fait d’écrire, c’était comme de me glisser dans une peau qui m’attendait."

Léa Salamé et Catherine Millet
Léa Salamé et Catherine Millet © Radio France / Alexandre Gilardi

Echapper à l’étroitesse de son milieu 

A mes yeux vous êtes puissante parce que vous êtes libre. Vous ne vous souciez pas des effets de vos propos, votre liberté est plus importante ?

"Quand on dit certaines choses, on se doute que l’on va provoquer des réactions, mais je l’assume."

Ou avez-vous appris cette liberté ?

"Je ne sais pas, même si j’ai été élevée par des parents sans contraintes morales, dans mon livre Une enfance de rêve  je raconte qu’ils menaient leur vie sexuelle chacun de leur côté. Petite fille ça m’a fait souffrir et en même temps ça m’a montré qu’une certaine liberté était possible. Et puis j’avais un rapport à Dieu assez intense, j’étais persuadée que j’aimais tellement dieu qu’il me protégeait, alors je m’autorisais beaucoup de choses, j’étais une grande menteuse."

Vous vous êtes faite toute seule ou presque, vos parents venaient d’un milieu modeste, vous avez travaillé assez tôt dans la revue d’art  les Lettres françaises dirigée par Aragon, ensuite vous êtes devenue une grande critique d’art, vous étiez ambitieuse ?

"Non justement. J’ai démarré dans la vie en compagnie de Daniel Templon, un grand marchand d’art. Je suis en train d’écrire sur ces années de démarrage dans la vie. Mon ambition c’était de fréquenter des intellectuels,  des artistes, des écrivains, d’avoir une autre vie que celle de mes parents dans une banlieue petite bourgeoise.

Je crois au pouvoir de l’écrit, c’est ce qui vous inscrit dans le temps."

Liberté d’expression et goût de l’art

Vous avez fondé Artpress en 1972 avec votre compagnon de l’époque Daniel Templon et la revue est devenue assez vite l’arbitre de l’élégance. Daniel Templon dit que l’art est votre seul militantisme…

Artpress est la revue la plus libre du monde

Défendre les expressions artistiques c’est défendre la liberté d’expression sous toutes ses formes. Lorsqu’on défend un artiste dans la revue, même si il n’est pas connu, on l’inscrit dans l’Histoire. Artpress est la revue la plus libre du monde. C’est une revue qui vit chichement, les collaborateurs acceptent de ne pas être payés mais il y a une grande liberté d’expression."

Ecrire et décrire la vie sexuelle 

Il y a 20 ans, des millions de Français vous découvrent décrire votre vie sexuelle devant un Bernard Pivot enthousiaste. Il évoque un récit érotique, clinique, minutieux, sans métaphore, écrit avec une placidité rare et annonce un roman qui deviendra un classique. Vous vouliez  dire les choses de manière la plus précise, sans émotion ?

"Bernard Pivot a beaucoup fait pour le succès de ce livre. Je voulais rendre compte des sensations mais pas des sentiments. 

Cette idée que les hommes feraient plus facilement que les femmes la dissociation entre le plaisir et les sentiments, pour moi c’est un cliché."

Vous pensez qu’on est égales aux hommes sur ce point ?

"Oui, tout à fait et je l’espère d’ailleurs !"

Vous avez montré que les femmes pouvaient elles aussi s’enorgueillir de leurs conquêtes…

"S’enorgueillir, non, moi je suis une passive, je ne partais pas à la chasse."

Y-a-t-il une manière féminine de raconter le sexe ?

"Ce que j’ai remarqué, c’est que les femmes sont peut-être plus littérales, plus prosaïques que les hommes. C’est le cas de Pauline Réage qui note dans Histoires d’O que l’amant porte des pantoufles, 

Ce qui peut faire peur dans la sexualité c’est que le plus grand plaisir vous laisse ensuite démunie, tout est à recommencer."

Les réactions après la parution de La vie sexuelle, venaient surtout des hommes ou des femmes ?

"J’ai reçu beaucoup de courrier d’hommes surtout. Certains me racontaient leur vie de libertinage, d’autres me faisaient des propositions… Les femmes venaient me parler pour me féliciter, me raconter leurs envies, de leurs peurs…"

Plaisir et nudité

Vous êtes triste après le plaisir vous ?

"Triste, non, mais sûrement pas en train de faire travailler mon imaginaire. J’ai fait un livre sur D. H. Lawrence, l’auteur de L’amant de Lady Chatterley (1928). Cet auteur a su comprendre très tôt ses contemporaines, il montre comment les mouvements féministes a rendu les femmes aptes à chercher par elles même le plaisir. Mais des générations de femmes n’ont jamais connu le plaisir, on ne se préoccupait pas de cela. C’est vertigineux… "

Vous écrivez : "Je suis la meilleure des suceuses, la plus performante, je baise comme je respire " ça veut dire quoi ?

"Pour ce livre, j’ai recueilli des témoignages, j’avais des compliments ce qui m’autorisait à écrire ces phrases."

Ça existe être un bon coup ? 

"Oui, je crois. Il y a des gens plus doués que d’autres pour le plaisir sexuel."

Les écrivains Jacques Henric et Catherine Millet
Les écrivains Jacques Henric et Catherine Millet © Getty / Sergio Gaudenti

Votre livre était accompagné par des photos de vous nue, prises par votre mari Jacques Henric. La nudité ne vous a jamais gênée ?

"Non pourtant j’ai connu des complexes. 

Etre exposée ainsi aux regards c’est un vaccin qui vous guérit du narcissisme."

Vous avez plus de 73 ans, c’est fini le libertinage ? 

"Oui, c’est fini, il y a le vieillissement et puis je travaille de plus en plus."

Le désir existe encore après 65, 70 ans ?

"Oui. On n’est plus dans la performance, c’est plus doux, les corps vieillissent. Mais je connais des hommes qui aiment le corps des femmes âgées." 

Féminisme et droit d’importuner

En 2018 vous publiez une tribune dans Le Monde sur le droit d’importuner, quelques semaines après l’explosion de l’affaire Hervé Weinstein, vous allez jusqu’à défendre les frotteurs du métro… Pour beaucoup de jeunes féministes vous devenez le symbole du patriarcat, vous êtes critiquée violemment, ça vous heurte ?

"Ça me désole pour elles, car elles passent à côté d’un rapport décomplexé à la sexualité. Avoir peur d’une réflexion salace ou d’un geste déplacé cela manifeste une peur de la sexualité."

Quand on lit cette tribune on se dit que vous vous fichez du consentement ?

"Non, pas du tout, une femme peut dire non si elle n’est pas consentante."

Aujourd’hui à froid, 4 ans plus tard vous regrettez cette tribune ?

Il y a eu beaucoup de mauvaise foi. J’ai vu autour de moi des hommes qui avaient eu un mot ou un geste malheureux à la vie bousillée…c’est ça qui m’a motivée à écrire cette tribune. 

"Il y avait des hommes accusés à tort qui se sont fait virer pour rien. Il y a eu une sorte d’hystérie collective sur les réseaux sociaux."

On a l’impression que vous êtes capable de tout, vous aimez être à contretemps…

"Non, il n’y avait pas de désir de provocation, c’était une tribune par conviction. Je pense qu’un homme qui se trouve conduit à) satisfaire son désir en importunant une femme, c’est un homme qui souffre. J’ai une forme de pitié pour ces hommes. Je crois qu’il faut avoir un peu d’empathie avec les hommes, pas seulement avec les femmes." 

La suite à écouter

Aller plus loin :  

🎧 ECOUTER Le choix musical de Catherine Millet, Kamilya Jubran : Ghareeba

📖 LIRE : La vie sexuelle de Catherine M.  Seuil, 2001

📖 LIRE : Une enfance de rêve, Flammarion, 2014

📖 LIRE : Aimer Lawrence, Catherine Millet, Flammarion, 2017

📖 LIRE : Le droit d'importuner, la tribune parue dans Le Monde en 2018  

Programmation musicale  

  • BILLIE EILISH : Your power
  • Kamilya JUBRAN : Ghareeba
  • Juliette GRECO : Déshabillez-moi
Les invités
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