Pendant les vacances de Noël, célébrerons, comme l’été passé, une femme puissante : écrivaine, dirigeante, rabbine, femme politique, photographe ou actrice… Commençons avec une vigie morale, et figure du féminisme : Elisabeth Badinter.

Elisabeth Badinter en 2007
Elisabeth Badinter en 2007 © Getty / Eric Fougere

On ne va jamais l’interviewer sans avoir toujours un peu peur tant la femme en impose, tant on craint de prononcer un mot qu’elle trouvera stupide. Elle est plus souriante et plus chaleureuse que son image peut laisser paraître. Elle vous offre du chocolat, vous montre les photos de ses petits-enfants et la vue de son appartement sur le Panthéon qu’elle partage depuis des décennies avec son icône de mari. 

Ecrivain, philosophe, elle est une vigie morale, une figure du féminisme depuis 40 ans, n’hésitant pas à choquer quand elle théorise que l’instinct maternel n’existe pas, ou qu’il n y a pas de féminisme sans laïcité. On lui reproche d être trop radicale, trop intransigeante, à contretemps de l’époque, elle s’en fiche : seuls comptent ses combats. Elle pèse chaque mot qu’elle prononce et ne laisse rien au hasard. La précision de sa pensée est foudroyante, sa liberté de ton l’est aussi.

Elisabeth Badinter, une femme puissante ? 

EB : "Le mot « puissant » me semble mal approprié. Je dirais plutôt que j'ai de la chance, et c'est un petit miracle, d'être une femme d’influence. Mais je n'ai pas de pouvoir réel. Autrement dit : je n'ai qu'un pouvoir modeste, mais qui n'est pas absolument nul, d'influence. C'est-à-dire que je peux avoir des idées, ou des convictions, que d'autres partagent avec moi."

Léa Salamé : Mais ce serait quoi une femme puissante, par exemple ? 

EB : "La femme la plus puissante du monde aujourd'hui serait la patronne de Google avec deux enfants. Et là, elle aurait tout. Elle aurait la puissance maternelle et une responsabilité inouïe du point de vue professionnel. Elle aurait aussi une puissance économique majeure."

Si la patronne de Google n'avait pas deux enfants, elle ne serait pas puissante ? 

EB : "Elle serait puissante, mais moins puissante parce que je considère que la faculté des femmes de faire des enfants est un pouvoir formidable."

Léa Salamé et Elisabeth Badinter
Léa Salamé et Elisabeth Badinter © Radio France / Céline Villégas

Mais c'est terrible pour celles qui n'ont pas d'enfants

EB : "Non, parce que maintenant, celles qui n'ont pas d'enfants, on peut les aider, à en avoir. J’ajoute un phénomène neuf : aujourd'hui, des femmes qui pourraient avoir des enfants, décident de ne pas avoir. Et ce, pour des raisons personnelles, de désir, de liberté, et d'envie de ne pas assumer tout ce que représente un enfant... Donc, c'est moins stigmatisant parce que cela peut être une décision personnelle, libre. Voilà, je préfère une fille sans enfant. C'était inimaginable il y a 50 ans.

La puissance maternelle, c'est une faculté accordée aux femmes qui, à mon sens, est à l'origine du patriarcat qui a voulu ligoter les femmes. 

Je ne dis pas du tout que le fait de ne pas avoir d'enfant est un manque. Cela dépend des femmes et d'ailleurs, j'ai toute ma vie défendu l'idée qu'il n'y avait pas LA femme. Nous sommes toutes différentes, nous avons des histoires différentes, nous avons des désirs différents et que, par conséquent, on ne peut pas essentialiser et globaliser la femme."

"L’amour en plus", le livre publié dans les années 1980 évoquait l'instinct maternel

EB : " : Pour ceux qui n'ont pas connu : ce livre a fait 'boum'. A ma stupéfaction d'ailleurs ! Mais je n'en ai pas souffert du tout parce qu’il y avait tellement de femmes de ma génération qui me remerciaient de dire quelque chose qu'elle avaient ressenti et qu'elles n'osaient pas évoquer : non, ce n'est pas une évidence d’aimer son enfant immédiatement. Quelle mère oserait dire : « Je n'aime pas cet enfant »

Moi, je dis que l’on tricote des rapports depuis la naissance d'un enfant, que l'on apprend à le connaître et à l'aimer. L'amour, ce n’est pas automatique, donc il y a des femmes pour lesquelles ça n'arrive pas pour des raisons multiples. Ce sont souvent des mères de devoir qui font tout ce qu'elles peuvent pour cet enfant. Mais au fond d'elles-mêmes, elles peuvent s'ennuyer à mort avec lui. Je vis devant le jardin du Luxembourg. Pendant très longtemps avant d'écrire le livre, j'ai observé des femmes seules avec des petits enfants au bac à sable. Et je pouvais lire, sur le visage de certaines, un ennui mental."

Dans "Le pouvoir au féminin", vous écrivez : "Les femmes comme les hommes sont détentrices d'une volonté de pouvoir, d'une virilité et d'une force, que ni l'ambition, ni l'idéologie, ni l'intelligence n'ont de sexe. Les femmes autant que les hommes veulent le pouvoir ? 

EB : "Je n'en suis pas sûre à 100 %. Mais je constate que dès lors qu'elles se sentent autorisées à l'exercer, je ne vois pas où sera la différence. J'observe d'ailleurs que des femmes qui ont du pouvoir dans des entreprises, ne sont pas nécessairement, contrairement à ce qu'on a coutume de dire, plus compréhensives à l'égard des autres femmes qui travaillent pour elles. 

Vous rechigniez à dire que vous avez du pouvoir. 

EB : "Je pense que tous les hommes ne veulent pas le pouvoir, mais beaucoup de femmes aussi peuvent vouloir le pouvoir et elles se sentent de plus en plus autorisées."

Est ce qu'on est en train, les femmes, de gagner la bataille du pouvoir ? 

EB : "Oui, j'en suis convaincue, et dans tous les domaines, c'est-à-dire pas seulement professionnel et privé."

Rares sont les moments de l'Histoire où l'alliance des deux mots, 'ambition' et 'féminine' n'a pas choqué. 

EB : "Et ça continue. Se dire : "Je suis ambitieuse", c'est encore suspect. On se dit : "Oh là là, c'est qu'une garce, une dominatrice, une méchante !"

Comment vous l'expliquez que dire d'un homme qu'il est ambitieux, c'est positif, et d'une femme que c'est suspect ?

EB : "Je pense que ce sont les ultimes reliquats de ces traditions millénaires, en tous les cas centenaires. C'est vraiment des reliquats. Mais cela pèse quand même encore très lourd sur nous, nos inconscients, et sur notre conscience."

La suite à écouter...

Programmation musicale 

  • Julien Clerc : Femmes, je vous aime, le choix musical d’Elisabeth Badinter
  • Bob Dylan : Just like a woman 
  • Angele : Perdu 

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