Chanteuse, comédienne française et personnalité adorée des Français, Line Renaud porte également depuis des années la grande cause de sa vie : la lutte contre le sida. À 93 ans, elle retrace son parcours, ses succès mais aussi les difficultés qui l'ont construite.

Line Renaud
Line Renaud © AFP / LECOEUVRE PHOTOTHEQUE / Collection ChristopheL

Alors oui, bien sûr, elle est la grand-mère préférée des Français. Elle a connu tous les présidents de la Ve République, elle a été la marraine de Johnny et pour ses 90 ans, il y avait absolument tout Paris pour sa fête d'anniversaire sur une péniche. D'ailleurs, sur les photos, elle paraissait plus jeune que tous ses invités. Ça, c'est pour le CV people.  

Mais ce serait trop simple de s'arrêter là. Elle a aussi été, et surtout la première dans les années 1980, à se mobiliser contre le sida, à une époque où c'était une maladie honteuse que l’on cachait. Elle a lancé le Sidaction avec Pierre Bergé et n'a jamais lâché sa grande cause depuis. Elle a aussi été une des rares Françaises à avoir vraiment fait carrière aux Etats-Unis. Copine de Sinatra et d'Elvis Presley, elle a une rue qui porte son nom à Las Vegas. Elle nous a reçus dans sa maison près de Paris, en bordure de la forêt, où le souvenir de l'homme de sa vie, Loulou Gasté est dans chaque coin de chaque pièce. Généreuse, malicieuse. À 93 ans, elle a encore plein de projets à réaliser. Line Renaud est notre invitée.  

Extraits de l'entretien

Léa Salamé : Line Renaud, à quel moment de votre vie vous êtes-vous sentie puissante ?

Très puissante à un moment de ma vie. Ça s'est passé aux Etats-Unis quand on a eu le procès sur Feeling, la chanson de Loulou (Gasté) qui avait été plagié par Morris Albert, un jeune Brésilien. Je me suis sentie très forte pendant le procès.

Votre grand-mère disait en parlant de vous : "Cette jeune enfant serait même capable de parler au président de la République". 

"Oui, c'était mon arrière-grand-mère qui a eu une vie à la Zola et c'est ça qui m'a donné, je crois, la force de me battre."

Pourquoi est-ce un gros mot pour les femmes d’avoir de l’ambition ? C’est quelque chose de positif lorsqu’on la colle à un homme et chez les femmes, il y a quelque chose de suspect. 

"Oui, c'est vrai. Mais je n'ai pas réagi comme ça. Moi, j'en déduis que j'ai dû avoir de l'ambition pour être arrivée à ce que je voulais. On ne le fait pas sans ambition."

Vous avez été ambitieuse ? 

"Sûrement. Vous devez être ambitieuse."

Loulou me disait “on est la proie des chansonniers et des humoristes, laisse passer, laisse courir”, alors j’ai appris à rire des humoristes, et surtout ceux qui se moquaient de moi.

Christiane Taubira expliquait très bien, quand je l'ai interviewée pour cette émission Femmes Puissantes, que le problème des femmes, c’est d'avoir peur de ne pas être à la hauteur, d'être une imposture et qu'il faut que les femmes règlent leurs comptes avec la peur pour pouvoir être puissantes. Est-ce que vous avez connu des coups durs dans votre vie et votre carrière ? Des moments où vous vous êtes dit : "Je ne vais pas y arriver". 

"La vie m'a appris que lorsque vous voulez vraiment quelque chose, que vous vous battez, que vous ne négligez rien et que vous ne l'avez pas, eh bien, tant mieux. Chaque fois que quelque chose ne m'arrive pas, je me dis : "ça viendra, ça sera autre chose". Mais ça viendra et ça marche toujours comme ça."

Vous avez rencontré beaucoup de femmes puissantes ? 

"Oui. La femme la plus puissante que j'ai rencontrée et que j'admire est Simone Veil. Quand on impose une loi pour l'avortement, on a une puissance, c'est énorme. Cette mesure a changé la vie de tellement de jeunes filles. Moi, j'étais enceinte à 17 ans, donc je n'ai pas pu garder l'enfant. J'ai frôlé la septicémie. Alors merci Madame !"

Line Renaud et Simone Veil en 2005.
Line Renaud et Simone Veil en 2005. © AFP / STEPHANE DE SAKUTIN

Vous dites : “Je ne dis jamais 'à quoi bon ?', je dis 'pourquoi pas ?'”. 

"C'est un pari avec la vie. Est-ce que vous pouvez appeler ça de l'ambition ? Je ne sais pas, c'est une envie d'avancer, d'embrasser dans un métier que j'aime, et que j'adore. Je dis : “Je vais essayer.” 

Carrière américaine

Vous êtes partie aux Etats-Unis à cause d’Edith Piaf ? C'était une femme puissante ? 

"Elle m’a fait une guerre totale. Edith Piaf était une femme puissante sur les hommes et elle avait une revanche à prendre sur la vie. Elle détestait les femmes plus jeunes. Et n’avait pas de succès  depuis longtemps."

C’est quand même de la puissance, une jeune Française née à Armentières qui devient une star à Las Vegas ? 

"C’est de la reconnaissance, pas de la puissance."

Corps et âme dans Sidaction

Vous avez eu beaucoup d'occasions de vous sentir puissante. De toutes ces périodes de votre vie, dans laquelle vous vous êtes sentie la plus puissante, la plus forte, la plus utile, peut être aussi ? 

"C’est dans la lutte contre le sida."

Il y avait une haine terrible contre les homosexuels dans les années 1980, au début de la maladie. Comme vous vous êtes sensibilisée à cette question ? 

"J’étais en Amérique et j’ai connu Paul Michael Glaser. Son épouse avait le sida et j’ai appris beaucoup grâce à eux. J’ai assisté au gala d’Elizabeth Taylor et beaucoup de gens m’ont appelée pour me dire de faire un gala. Ce que j'ai fait. Je recevais des lettres d’insultes. Mais plus jamais depuis le premier Sidaction.  

Line Renaud et Léa Salamé
Line Renaud et Léa Salamé © Radio France / Alexander Gilardi

Quand Pierre Bergé est mort, vous avez pensé à arrêter le Sidaction ? 

"Oui, mais je lui ai promis de continuer. Je ne peux pas lâcher le Sidaction."

J’ai vu tellement de malades mourir seuls. (…) Ils me demandaient de les embrasser, tous.

Vous dites “le focus est toujours sur les artistes. Qu'est-ce qu'on laisse, nous ? Un peu de bonheur, peut-être. Comparé aux médecins, ce n'est rien”. 

"Nous sommes des passeurs d’émotion, eux sont des passeurs de vie. Par le Sida, j’ai connu beaucoup de professeurs et je suis fascinée par la science."

Vous êtes aussi engagée dans la lutte pour la légalisation de l’euthanasie, un sujet qui fait encore peur à beaucoup de gens.

"Oui, et pourtant, on y viendra. Cette loi passera parce qu'elle est logique. Donc je pars dans ce combat-là avec Jean-Luc Romero. Mourir dans la dignité : c’est comme ça que je veux partir."

Vous dites “Moi qui adore les premières fois, ce sera ma dernière première fois.” Elle ne vous fait pas peur, la mort ? 

"Non. Souffrir me fait peur, mais pas la mort."

Liens familiaux et fidélité

Vous parlez souvent de ces trois femmes qui vous ont élevée dans cette famille pauvre du Nord, à Armentières. Votre mère résistante, votre grand-mère et votre arrière-grand-mère ouvrières à 7 ans. Ces femmes pauvres, dignes, aux conditions de vie difficiles ont toutes été malheureuses en amour, parfois frappées par leurs maris, abandonnées parfois. Est-ce qu'elles étaient des femmes puissantes ? 

"Oui, elles étaient des femmes puissantes parce qu'elles ont tenu le coup. J'ai surtout vu la puissance face à l'Occupation. J'étais une petite fille avec trois femmes, mon père était parti à la guerre. Je ne les ai vues que travailler. Je ne sais même pas si ma mère se rendait compte du risque qu'elle prenait. Quand j’ai touché mon premier cachet, je le lui ai donné.” 

Vous dites que vous n'êtes pas fière du père que vous avez eu. De là à dire cette phrase : “Je ne l'aime plus”... ?

"C'est dur à dire, mais mon père a trop fait souffrir ma mère : elle a été trompée toute sa vie. Ce n’est pas bien ce qu’il a fait."

Le duo Gasté - Renaud 

Vous écrivez : “J'étais soumise à Loulou et je ne le regrette pas”. Vous pensez qu’il ne faut pas être dépendante d'un homme ? 

"Je pense qu'il ne faut pas dépendre d'un homme. Pas tout le temps. Il est bien évident que lorsqu'il est mon Pygmalion, je dépends de lui. Mais le Pygmalion s'envole un moment.

J'étais soumise pendant toute une période importante de ma vie. Il m'a laissé des choses fortes qui me servent encore maintenant. J'ai écouté ses conseils, mais parfois, si vous êtes complètement dépendante, vous ne réagissez plus. Par exemple, Loulou ne voulait pas que je fasse le Casino de Paris, je lui ai dit : “Si, Loulou !” et j'ai fait le Casino de Paris !"

Vous avez renoncé à l'idée d'être mère pour Loulou Gasté qui ne voulait pas d’enfant, pour votre amour ? C'est votre grande tristesse, votre grand regret ? 

"Oui, c'est le grand regret de toute ma vie. Et après on avait tous les contrats qui s'enchaînaient, c’était trop tard."

Pour aller plus loin

  • 🎧 ECOUTER Le choix musical de Line Renaud : Le soir de Loulou Gasté 
  • 📖 LIRE : En toute confidence, mémoires de Line Renaud, Ed. Denoël (2020).
  • REGARDER : Line Renaud, la soif de vivre, dans la collection Un jour / un destin  (2018). 

Programmation musicale :  

  • Le soir - Loulou Gasté
  • Hope - Arlo Parks 
  • Like a virgin - Madonna
Les invités
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