La crise sanitaire a plongé les étudiant·e·s dans une situation très critique. En 2020, le gouvernement de Bolsonaro a coupé les financements pour l’université. Jeune doctorante brésilienne en philosophie, Manuella doit récupérer des vivres aux Restos du cœur et donne des cours de pole dance à la cité universitaire.

Épisode 82 - Paris : Coincées en cité universitaire
Épisode 82 - Paris : Coincées en cité universitaire © Radio France / Claire Braud

Cité internationale universitaire de Paris. Une utopie sortie de terre au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Le projet est ambitieux : créer un « hameau-jardin » pour 350 étudiants précaires. Au fil des années, la résidence prend de l'ampleur. Elle accueille aujourd'hui 5800 étudiants avec plus de 140 nationalités. Aujourd'hui, la "Cité U" a dû faire un appel aux dons. Les files devant les Restos du Cœur s'étirent dans le froid.

Caroline Gillet a rencontré Manuella et Kira, deux étudiantes pleines de ressources face à une pandémie qui précarise les jeunes. Les étudiant·e·s étranger·e·s n'ont pas accès aux mêmes aides que les Français·es et sont souvent démunis face à l'isolement, la précarité.

Kira a grandi et a passé toute sa vie à Saint-Pétersbourg, pas loin du Musée de l’Ermitage. Elle explique que, dans sa famille, il faut être la meilleure. Surtout parce qu’elle est fille unique et que sa mère avait pour elle de grandes ambitions sportives. D’abord, elle s’était dit que sa fille serait danseuse, puis gymnaste, et enfin patineuse artistique. Elle était suivie par une coach, a eu de bons résultats, gagné des compétitions régionales. Et puis, deux semaines avant une présélection nationale pour les Jeux Olympiques, elle est tombée, s’est fait mal aux genoux. Elle dit que même si sa coach était douce et compréhensive, elle lui avoué que « c'était foutu ». Aujourd’hui encore, Kira dit que quand elle regarde les compétitions de patinage à la télévision, elle pleure. Parce qu’elle voulait cette vie-là.

Kira étudie les langues. Elle finançait sa vie à Paris avec des petits boulot de traduction et d'interprétation, surtout dans l'événementiel. Avec la pandémie et la crise, tout s'est arrêté. Quand Caroline l'a rencontrée à la Cité universitaire, c'était la première fois qu'elle se rendait à la distribution des Restos du Cœur.

Une barre dans la Maison du Brésil

Manuella, pour survivre, a pour sa part décidé de donner des cours particuliers de pole dance à la Cité. On peut voir ses prouesses et son talent sur son compte Instagram : @lolamontesburlesque. Sur Facebook, elle a mis cette petite annonce :

Je suis doctorante en philosophie, danseuse professionnelle au Brésil et je donne des cours de pole dance au meilleur prix à Paris. Avec ce cours, vous pourrez élever la conscience corporelle à travers l'exploration du corps, ses sensations et ses pouvoirs. Il élargira également votre répertoire de mouvements grâce à la connaissance de nouvelles manières qui vous permettront de sortir de la mécanique ordinaire et répétitive des mouvements quotidiens. Et, surtout, vous trouverez de nouvelles façons de vous amuser tout au long de ce voyage de découverte des pouvoirs corporels. 

Elle avait une bourse de l’État brésilien pour sa thèse en philosophie, mais tout cela c’est fini. La situation des universités au Brésil est catastrophique depuis l’arrivée au pouvoir du dirigeant d’extrême-droite, Jair Bolsonaro. Le budget total du ministère de l’Éducation y a baissé de 17% depuis 2019. Selon un article paru dans Le Monde, les universités paient les factures en retard, suspendent les travaux, coupent les bourses de recherche. Abraham Weintraub, le ministre de l’Éducation et ancien banquier, ambitionne d’attirer les financements privés dans le supérieur et privilégie l’éducation primaire. Pourtant, le corps enseignant dénonce surtout un objectif idéologique : étouffer des universités que Jair Bolsonaro dit "massacrées par l’idéologie de gauche". En 2019, selon Libération, le président tentait d’assécher les études de philosophie et de sociologie en reversant les fonds qui leur étaient alloués à d’autres filières plus "productives".

Entre Freud et la danse, son cœur balance

Manuella est l'une des premières philosophes brésiliennes à obtenir une bourse pour étudier en France. Elle a trouvé un directeur de thèse, dit-elle, grâce à son livre, paru au Brésil. Son titre : Sexe, mort et culture : les paradoxes freudiens de la moralité. Sa thèse porte sur le concept médical de perversion au XIXè siècles chez les aliénistes français et dans la psychanalyse freudienne. Elle est en deuxième année. A priori, il lui en reste une. Seulement, la pandémie et la crise inédite qu'elle provoque ont ouvert ses horizons et lui ont fait reconsidérer la place que la danse pouvait avoir dans sa vie.

Maintenant, je vois que la danse et l'art m'apportent beaucoup plus de possibilités, même financières, que la chose à laquelle j'ai dédié toute ma vie. Je suis mieux payée en tant que stripper et pole dancer à Paris qu'en tant que chercheuse en philosophie.

Pour aller plus loin

Aider la Cité internationale universitaire de Paris à subvenir aux besoins des étudiant·e·s et des chercheur·se·s touché·e·s par la précarité en raison de la crise du Covid-19

La programmation musicale du jour

Benny Sings, "Nobody's Fault", 2021

Foule continentale continue sur les réseaux

Retrouver Foule Continentale sur Facebook et Instagram avec #foulecontinentale et le compte de Caroline Gillet 

L'équipe
Contact