Ce mois ci, dans PAR EFFRACTION, Caroline Gillet, avec Lucas Chancel, qui dirige le laboratoires sur les inégalités mondiales avec Thomas Piketty, tente d’entrer au siège d’EDF. C'est l'occasion de raconter l'histoire des privatisations en Europe et d'aborder le grand projet de restructuration du groupe : Hercule.

PAR EFFRACTION - Au siège d'EDF © Claire Braud
PAR EFFRACTION - Au siège d'EDF © Claire Braud © Claire Braud

Dans cette épisode du hors-série PAR EFFRACTION, Caroline et son fidèle acolyte, l'économiste Lucas Chancel, s'intéressent à l'histoire de l'énergie et à l'évolution de son statut public au fil du XXIe siècle. Car s'il n'est pas encore scellé, le sort futur de l'énergie française donne lieu à de nombreuses spéculations depuis les récentes annonces d'une potentielle privatisation d'EDF par l'intermédiaire du projet Hercule

C'est pourtant soucieux d'ouvrir l'accès de l'énergie au plus grand nombre de Français·es que le Général de Gaulle annonce, le 8 avril 1946, la nationalisation du gaz et de l'électricité de France, donnant naissance aux groupes publics EDF et GDF.

Dans une France lourdement diminuée par l'après-guerre, ce geste possède également une dimension économique stratégique : la nationalisation des énergies, par sa gestion publique, déjoue tout monopole du secteur ainsi que la mise en place de prix prohibitifs que seuls certains foyers français pourraient payer.

Cette privatisation d’EDF, Électricité de France, via le projet Hercule, s’inscrit dans un truc plus large de privatisation de nombreux services publics : l'énergie, les aéroports, les transports. Or, depuis la fin de la guerre, la question est de savoir où est-ce qu’on met le curseur entre services privatisés et nationalisés. Et cette question de curseur, elle se pose maintenant également

Petite histoire de l'Europe économique

Or, si l'idée de la privatisation d'un bien jusque-là public sonne encore inédit en France, elle s'inscrit pourtant dans le sillon de ses voisins européens. C’est en effet la pensée de l'économiste autrichien Friedrich Hayek qui va, dès la fin des années 1930, annoncer la possibilité d'un système économique différent. Un modèle défini par l'ouverture des marchés nationaux à la concurrence ainsi que par la non-intervention de l’État dans les services publics. 

Très vite en Europe, la pensée d'Hayek fait des émules, du vice-Président de la Commission européenne Raymond Barre à la première ministre britannique Margaret Thatcher. En 1969, l'intégration de l'Europe par le marché va façonner l’architecture économique de l’Europe telle qu’on la connait, avec le premier plan Barre qui préfigurera le Système Monétaire Européen des années 1980. 

En 1976, Barre va convertir le patronat français à l’idée de la concurrence européenne avec cette parole pour le moins imagée : « Il faut introduire le brochet de la concurrence internationale pour que nos carpes nationales perdent le goût de la vase. » 

C'est dans ce grand "marché de tout" où garantir l’efficacité et la concurrence du libre marché deviennent légion que l’Etat adopte une fonction régalienne : celle de casser toutes les forces de résistance à la mise en œuvre de ce grand marché, des entreprises publiques en passant par les syndicats, à l'image de la répression des mineurs grévistes britanniques en 1984 ou de l'annihilation des syndicats ferroviaires au lendemain de la privatisation du rail britannique, immortalisé par Ken Loach dans son film The Navigators.

Les grands travaux d'Hercule

La mise en concurrence des distributeurs d’énergie (et, demain, celle des producteurs) est une injonction de la Commission Européenne, qui se repose sur divers textes de loi européens, les "paquets énergie" votés successivement entre 1996 et 1998 (concurrence des secteurs électricité et gaz), puis en 2003, et devant être mis en œuvre progressivement par les États avant 2007. L’objectif est que les consommateurs d’énergie puissent choisir librement leur vendeur et ne soient pas contraints d’acheter l’énergie d’un producteur en particulier. Un troisième paquet est voté en 2009, puis un quatrième en 2019. 

Aujourd'hui, selon Lucas Chancel, le projet Hercule vise à "découper EDF en plusieurs morceaux", dont certains seraient privatisés. Il s’agit de réaliser la dernière étape de la mise en concurrence du secteur de l’énergie français. Ce qui est intéressant, c’est que à en croire certains éditorialistes, il s'agirait là non pas d'une privatisation, mais au contraire d'une renationalisation. C’est aussi l’argument du PDG d'EDF, Jean-Bernard Lévy.

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Les invités
  • Lucas ChancelCo-directeur du Laboratoire sur les inégalités mondiales à l’Ecole d’économie de Paris, chercheur senior à l’IDDRI (Institut du Développement Durable et des Relations Internationales) et enseignant en économie à Sciences-Po Paris
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