Il est chasseur dans la Drôme. Elle effectue un service civique pour l'Association pour la protection des animaux sauvages (ASPAS) qui crée des réserves de vie sauvage, où la chasse est interdite. A priori, un fossé sépare Cédric et Élise. Leurs témoignages respectifs montrent pourtant que des ponts sont possibles.

Elise, Cédric et un sanglier
Elise, Cédric et un sanglier © Radio France / Claire Braud

C'est un jour d'été dans la vallée des Merveilles dans les Alpes, à 2000 mètres d’altitude. Caroline Gillet décide avec une amie, pleine de bonne volonté, d'y faire une randonnée. Très vite, le jour tombe et d’autres randonneur·se·s, étonné·e·s de les voir si bas, si tard, les préviennent qu’il y a encore au moins deux à trois bonnes heures de marche. C'est à ce moment précis qu'elles se rappellent que le loup a été réintroduit dans la région. Les deux citadines, sans réseau, se saisissent au hasard d'un bâton en se disant que c’est peut-être, en fait, tout à fait contre-indiqué. 

Arrivées en haut, elles rencontrent un berger qui leur explique que le paysage, aussi beau soit-il, a été façonné par l’activité humaine. Voilà des millénaires que les hommes et les femmes sont là, qu’ils et elles modèlent l’espace. Alors, si le paysage alterne entre espaces boisés et espaces dégagés, comme dans les gravures romantiques, c’est parce que l’humain est intervenu. Sait-on seulement ce qu’il y aurait ici si on laissait faire ?  

Cette émission pose le micro entre la Drôme et l’Ardèche avec deux jeunes, qui ont plus ou moins le même âge, qui sont l’une et l’autre très attaché·e·s à la nature. Ils ont grandi près d’espaces abîmés par l’humain et ont deux conceptions très différentes de ce qui doit être fait, de la meilleure façon d’intervenir, pour réparer et faire cohabiter la nature et l’homme.

Chasser sur des œufs

Cédric est un jeune chasseur. Quand il s'exprime, il semble peser ses mots comme s'il était une cible potentielle. Sa crainte : les menaces sur les réseaux , les insultes, les clichés. Il déplore le manque de discussion, de pédagogie. De son côté, Élise, qui effectue un service civique pour l'ASPAS, une association qui, grâce aux donations, rachète des terrains de chasse pour en faire des réserves de vie sauvage, sait bien que, si l'étiquette "chasseur" est singulière, les réalités qu'elle recouvre sont plurielles.

Après les témoignages diffusés toute la semaine dans La Terre au carré de Mathieu Vidard, Foule continentale propose d'en savoir plus sur la chasse et ses opposant·e·s. Cédric témoigne du malaise associé au débat sur la chasse. "Élevé dans le vert", dans une famille où agriculture, chasse et pêche sont tout autant des valeurs que des pratiques, le jeune homme déplore les amalgames sur son activité. Les stéréotypes sur la pratique restent prégnants. Cédric rejette l'image risible, teintée de mépris de classe, du chasseur alcoolisé, inculte et brutal comme ceux du sketch des Inconnus.

C’est vrai qu'on n'explique pas la chasse. C’est un défaut qu’on a eu. C’est sûr que c’est plus facile de faire voir des animaux qui souffrent que ce qui est beau dans la chasse. 

Ce qui est beau, le jeune chasseur l'explique sans peine : le travail du chien, l’adrénaline, le partage, la communion avec la nature... Il semble qu'à mesure que s'allonge la liste, la complexité fait son entrée dans le débat. Cédric parle des pratiques de chasse qu'il ne cautionne pas, celles dans lesquelles le respect des animaux n'a pas de place. Son activité, c'est au nom du respect qu'il l'exerce. Il voulait d'ailleurs devenir vétérinaire. 

Y a des gens qui chassent avec et sans respect. Des gens qui vont poser le sanglier sur le capot...

Malgré les chartes, rien ne peut être fait contre ces comportements. Cédric insiste pour que soient rendus les honneurs aux animaux : leur donner une dernière bouchée, une branche qu'on lui met dans la bouche en signe de remerciement. S'il admet que ça puisse sembler "folklorique",  il y trouve une forme d'équilibre, de communion avec la nature.

"Tout le monde a le droit de voir un ciel étoilé"

Caroline Gillet retrouve Élise dans un très joli cadre de travail, quoiqu'un peu malmené par les réalités de la France contemporaine. Elle se livre du côté d'une ancienne ferme dont les propriétaires ont été exproprié·e·s au moment de l'arrivée du TGV. La jeune militante se plaît dans cet environnement naturel mais elle craint chaque jour que le milieu se dégrade davantage. Dans le cadre de son activité à l'ASPAS, Élise côtoie de nombreux protecteurs et protectrices de l'environnement. Après ses études de géographie, elle est au contact de juristes qui œuvrent pour une meilleure prise en compte du droit des animaux sauvages dans la législation française.

Tout le monde a le droit de voir un ciel étoilé. Tout le monde a le droit de voir les animaux qui existent sur cette terre.

Élise a 24 ans, elle fait partie de la "Génération Climat" à laquelle on tend souvent le micro, mais, comme Cédric, elle a une façon très touchante de partager son émotion, une façon de mettre les mots justes sur ce qu’elle éprouve.

Je pense que je pourrais développer une forme de radicalisation, d'urgence. Quand on est dans l’actualité, on a l'impression que tout le monde est déconnecté. Sixième extinction de masse, angoisse, immobilité, on a envie de secouer notre entourage. Pourquoi vous faites rien ? on fait quoi ? 

Elle ne se dit pas anti-chasse. Simplement, elle se sent plus sereine en forêt quand il n'y en a pas.  S'il était à ses côtés, Cédric lui conseillerait simplement de mettre un gilet jaune pour être distinguée facilement du gibier.

Mais Élise souligne l'importance des incidents. Dernièrement, Morgan Keane, un jeune d’un an de plus qu’elle était tué par une balle perdue alors qu’il coupait du bois dans la vallée du Lot. Ses quatre meilleures amies parlent de lui comme d’un observateur du ciel qui apprivoisait parfois des chevreuils qui faisaient des haltes dans son jardin. Elles ont décidé de créer une page Facebook et un compte Instagram, ‘Un jour un chasseur’ pour recueillir des témoignages. Face à la masse de récits, elles rédigent une tribune. Elles ne se disent pas anti-chasse, mais aspirent à une prise de conscience et une reforme en profondeur

Létalement urbain

Élise a grandi près du train, non loin d'un entrepôt, dans une région défigurée par l'aménagement urbain. À Bourg-lès-Valence, on trouve une zone industrielle, pas mal de lotissements, un McDonald's et un centre Leclerc. De sa fenêtre, Cédric voyait à la fois des vignes et l'aire d'autoroute de Montélimar. Tou·te·s deux déplorent la bétonisation des campagnes

Cédric voudrait que l'ASPAS se destine davantage au combat contre l'étalement urbain, plutôt qu'à de "la propagande anti-chasse". Le 21 août dernier, la tranquillité des montagnes du Vercors a été troublée par une manifestation rassemblant plus d'un millier d'agriculteurs, de chasseurs et autres acteurs du monde rural. L'objectif ? Dénoncer les pratiques de l'Association pour la protection des animaux sauvages (Aspas) : « Ils ne sont pas là pour protéger la faune sauvage, ils arrivent avec des moyens financiers énormes dans le seul objectif de retirer des terres aux activités humaines », dénonce Rémi Gandy, président de la Fédération des chasseurs de la Drôme.

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