Pour cette première mensuelle "nouveau format", on a réuni une nouvelle équipe de rêve, qui était pour la première fois à la radio: on a bu des coups et parlé de transparence des institutions européennes, de murs rose saumon, de monnaie, d'algorithmes, et d'arcs en ciel sur YouTube.

Foule Continentale, La Mensuelle
Foule Continentale, La Mensuelle © Radio France / Claire Braud

Une fois par mois, on revient sur des sujets abordés dans les épisodes documentaires, pour décrypter quatre territoires, où des décisions importantes sont prises pour nos vies : les institutions européennes, la finance, l'environnement et les internets. On avait envie de prendre de la hauteur pour mieux appréhender les enjeux autour de ces grands thèmes. 

Cette envie part du constat qu’on a de plus en plus le sentiment, en tant que citoyens, à Tbilissi ou Berlin, d’être loin des lieux où les décisions sont prises, de mal comprendre comment les institutions supranationales fonctionnent, et de se sentir impuissants. 

Alors on retrousse nos manches et on va décrypter le fonctionnement de ces lieux de pouvoir, pour dissiper la peur et se sentir en position d’agir. Et pour chaque thématique, un journaliste de notre dreamteam aura la mission de rendre passionnant et limpide, un sujet épineux et aride. Alors laissez-vous guider, on décolle !

Europe, transparence et démocratie avec Ludovic Lamant, de Médiapart 

A ses débuts, l’Europe fonctionnait comme une organisation supranationale, à la légitimité contestée. C’est pour cela que le sujet de la transparence est devenu si sensible au fil des décennies. Il fallait absolument rendre plus légitime ce nouveau régime politique. Et aujourd'hui, si tout ne s'est pas "éclairci" , les situations sont différentes selon les institutions. 

Alors le Parlement est assez facile d'accès puisque tous les débats, même au sein des commissions thématiques, sont publics. C'est surement l'institution la plus facile à suivre en tant que journaliste. Le problème, c'est que le Parlement ne peut pas être à l'initiative des réglementations européennes, c'est donc une institution moins puissante que le Conseil ou la Commission. 

S'agissant de la Commission justement, c'est un peu plus compliqué. Les commissaires font le point chaque mercredi matin, c'est un peu comme le conseil des ministres en France ou en Belgique, mais rien n'est public. Il faut attendre le Midday Briefing, le briefing presse de midi pour avoir quelques informations sur l'avancée des travaux de la Commission. Les portes-paroles défilent, mais on apprend pas forcément beaucoup de chose en dehors de l'ambiance du moment dans l'institution. La Commission reste toutefois plus ouverte que le Conseil.  Parce que le Conseil, c'est une autre histoire !

Le Conseil c'est l'institution qui porte la parole des Etats à Bruxelles et c'est vraiment la moins transparente de toutes. C'est simple, les débats ne sont pas publics et il n'y a pas de compte-rendus (uniquement quelques pages de conclusions un peu vagues..). Bref, on est un peu dans le flou. 

Mais les choses s'arrangent un peu, progressivement. L'Union a renforcé l'accès aux documents renforcé pour le public, elle a forcé la publication des rendez-vous des commissaires avec les lobbyistes et a institué le médiateur européen.  C'est pas encore la panacée mais ça avance !

Cryptomonnaie, coquillage et immobilier avec Vincent Lucchese, d'Usbek et Rica

Si les questions financières semblent bien compliquées, le sujet de la monnaie paraît particulièrement ténébreuse. Et pourtant, comme l'a dit Pierre Haski, dans sa chronique Géopolitique, il s'agit de l'un des enjeux les plus importants du XXe siècle. Rien que ça. D'ailleurs, en juin dernier, Marc Zuckerberg a annoncé que Facebook allait lancer début 2020 sa propre cryptomonnaie, la Libra, qui permettra de faire des achats sur des plateformes partenaires comme Uber ou Booking. La France a réagit en s'opposant au développement du Libra sur le sol européen, au nom de la souveraineté monétaire des Etats. Mais pour comprendre tous ces enjeux, il faut déjà savoir ce que c'est, au fond, la monnaie

La monnaie est avant tout une affaire de croyance. Historiquement, on a utilisé des coquillages, des grains de poivres, de l’or ou des billets de banque. Mais cette monnaie fonctionne uniquement parce que tout le monde y croit. Les pièces et les billets qu’on utilise au quotidien, fabriqués par les Banques centrales qui font tourner les fameuses planches à billet, c’est ce qu’on appelle la monnaie fiduciaire. Ça vient du latin fiducia, qui signifie, encore une fois : « confiance ».

Cette monnaie, la monnaie fiduciaire, nos billets, ne représente qu’environ 10 % de la monnaie en circulation (on est prêt à parier que vous ne le saviez pas - nous non plus d'accord, mais grâce à Vincent maintenant on le sait). 90 % de la monnaie est en fait entièrement virtuelle, ne correspond à aucun billet et provient des banques commerciales. Et puis les dérives de ce petit système ont fini par prendre de sérieuses proportions. Par exemple, seuls 2% de l’ensemble de la monnaie en circulation sert à financer ce qu’on appelle l’économie réelle, c’est-à-dire qui sert à la consommation ou à la production. 98% de la monnaie ne tourne que dans l’économie financière, qui ne produit aucune valeur, ne sert qu’à l’accumulation de richesse, la spéculation, l’achat d’actions, etc. Du vent quoi !

Il faut aussi savoir que les banques commerciales ne peuvent pas prêter des montants infinis d’argent. Elles doivent respecter un « ratio de solvabilité », fixé à 8%. Autrement dit, la banque doit avoir 8 euros en fonds propres pour pouvoir prêter 100. Et si besoin, elles peuvent emprunter auprès de la "banque des banques", la Banque centrale européenne.  La Banque centrale fait aussi payer des intérêts aux banques qui empruntent.  Et ce taux, appelé taux directeur, va influencer directement le taux d’intérêt que les banques commerciales appliqueront elles-mêmes à leurs clients. C'est à dire nous donc. Plus ces taux d’intérêts sont forts, plus l’argent coûte cher et moins les crédits sont nombreux (Vous nous suivez ?).

En théorie, en baissant son taux directeur, la Banque centrale rend l’argent moins cher et favorise les crédits, et donc la création de monnaie. Mais ce système n'est pas si bien huilé. Face aux crises écologiques vitales qui nous menacent, il n’est d'ailleurs pas certain que le modèle prônant une croissance infinie dans un monde fini soit très intelligent… Il existe donc tout un tas de monnaies locales ou alternatives qui proposent soient de respecter les limites planétaires, soit de lutter contre la spéculation ou de mieux servir l’économie réelle.

Recettes de cuisine, arc-en-ciel et algorythme avec Claire Richard, rédactrice en chef du Digital Society Forum

Algorithmes. il faut le reconnaître, le terme à quelque chose d'un peu abstrait (au mieux) voir de vraiment effrayant (au pire). Et si on rajoute algorithmes "de recommandation culturelle", alors la, c'est la panique. Mais pour Claire Richard, ces mots désignent quelque une réalité qui nous entoure et qui oriente déjà nos vies. Explications.

Les algorithmes de recommandation culturelle c'est ceux qui vous proposent des contenus, sur YouTube, Netflix ou Spotify… Dans la grande famille des algorithmes, ce sont un peu comme des animaux de compagnie : on vit avec eux au quotidien, on a l’impression de bien les connaître, alors qu’en fait, on ne sait pas du tout ce qui se passe dans leur tête. Là c’est un peu pareil : on se dit que dans la culture, ce n’est pas trop grave le poids des algorithmes, alors qu’en fait ça a des enjeux économiques et sociaux importants. Parce qu’un algorithme, ça façonne des mondes et que c’est dans ceux là qu’on va vivre.

Un algorithme c’est une formule mathématique à qui l’on demande de faire quelque chose. L’exemple classique, qu’on reprend tout le temps, c’est celui d’une recette de cuisine : vous suivez une série d’instructions et vous obtenez un résultat, normalement toujours le même. De façon très basique, c’est ça un algorithme : un programme composé d’une série d’instructions pour répondre à un problème. Dans le cas des algorithmes de recommandation culturelle, la question va être de savoir comment orienter les spectateurs dans l’océan de contenus qui sont produits ? Comment leur faire des propositions tellement justes qu’ils restent sur le site et consomment des contenus à l’infini ?

Ces questions sont très compliquées parce que ces algorithmes sont tenus secrets et protégés par le secret commercial. Mais on sait quand même pas mal de choses dessus. Les algorithmes les plus connus fonctionnent sur le principe dit du « filtrage collaboratif». Vous commencez par constituer un profil des goûts d’une personne utilisatrice à partir des informations que vous avez mises sur le site, ou ce que vous avez liké. D’un autre côté, l’algorithme crée une base de données sur un objet culturel : un livre, un film, une chanson, vous cherchez à les indexer ... 

On sait que par exemple, Netflix a demandé à des gens de regarder des milliers de films, en remplissant des questionnaires très pointus. Ensuite ils ont créé des catégories très fines : il y en a environ 77 000. Pour te proposer un film, l’algorithme va chercher des profils d’utilisateurs qui te ressemblent. Il va regarder les films que ces utilisateurs ont aimé et te faire des propositions en fonction de ça. Une critique qui revient souvent à propos de ce système, c’est celle de l’homogénéisation du paysage culturel. C’est de dire : le problème de ces algorithmes, c’est qu’ils calculent vos préférences sur ce que vous avez aimé par le passé. Par définition, ils ne peuvent pas vous proposer de l’imprévu, de la sortie de piste, ce qu’on appelle la «sérendipité».  

Mais on surestime parfois notre esprit de découverte. Par exemple, deux sociologues ont montré que les gens découvraient plus de nouveaux titres via l’algorithme que quand ils faisaient des recherches eux-mêmes. Donc comme souvent avec les grandes paniques sur le numérique, il faut se méfier des discours catastrophistes.  Le vrai problème c’est que ces logiques de recommandation se présentent comme neutres, alors qu’en fait, elles reflètent des décisions qui servent des intérêts, qui s'inscrivent dans une stratégie commerciale. Et le but des algorithmes ce n’est pas de créer un contenu le plus divers possible,  c’est de créer un contenu qui vous retienne sur la plateforme. Et que celle ou celui qui ne s'est jamais perdu dans les méandres de YouTube pour finir par se retrouver au milieu de la nuit devant une vidéo de bébé labrador déguisé en bourdon en train de danser la salsa jette la première pierre...

Les chroniqueurs de cette première mensuelle : 

Ludovic Lamant, Médiapart

Vincent Lucchese, Usbek et Rica 

Claire Richard, Digital Society Forum

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