Depuis près d'un an, alors que le Liban traverse une crise économique et politique majeure, Clara partage son carnet sonore intime dans les rues de Beyrouth et entre les murs de son appartement. Entre révolutions, confinements et explosions, l'année de Clara révèle le portrait en creux d'une capitale en apnée.

La cinéaste Clara à Beyrouth après l'explosion d'août 2020 selon l'illustratrice Claire Braud
La cinéaste Clara à Beyrouth après l'explosion d'août 2020 selon l'illustratrice Claire Braud © Radio France / Claire Braud

À Beyrouth, en décembre 2020, le couvre-feu était fixé à 22 heures. Caroline Gillet y était. Un ami était descendu des montagnes pour passer une soirée à la capitale. Il propose de le rejoindre chez Ziko pour boire un verre. Tout le monde connaissait le lieu et le personnage. Alors tout le monde a dit oui, est monté en voiture, s’est arrêté pour acheter du whisky dont Ziko raffole et des cacahuètes. La voiture se gare pas loin de chez lui. En sortant de la voiture, Caroline remarque un énorme trou : le rez-de-chaussée d’un immeuble soufflé, laissé à l’abandon, avec des débris au sol. Seuls les pylônes avaient tenu le coup. Sur l’un d’eux, qui donnait directement sur la rue, il restait une pancarte "Sandwichs", une liste de propositions en arabe et une liste de prix, de 2500 à 5000 livres pour le plus garni. Derrière, le vide, donc.

L'équipe sonne au portail d’une magnifique ancienne maison toute blanche. Un homme descend ouvrir. C’est Ziko. Il montre les étages, séparés par de hauts escaliers. Au fond d’une pièce, on accède au balcon par une très belle ouverture arrondie. En face, il y a des grues et des échafaudages. Caroline ne sait pas si l'on termine de construire le bâtiment ou si on le répare, suite à l’explosion. Le propriétaire dit : "Avant, d’ici, on voyait la mer. Et puis, ils ont construit des tours, alors on ne voyait plus la mer, mais on sentait l’air de la mer qui passait encore par les ruelles et qui arrivait jusqu’ici. Et puis, ils ont construit cet immense building que vous voyez juste là, de l’autre côté de la rue, à quelques mètres. Depuis l’air n’arrive plus jusqu’ici, on ne sent plus la mer."

Se remettre au travail

Dans les pièces de la maison, il y a des canapés qui ont vécu des longues soirées, une petite table où l'on a posé les verres, le whisky, des cendriers. Et puis, autour, il y a des tableaux sur tous les murs. Ziko organise une exposition d’artistes locaux. Il dit qu’il pensait avoir fait sa part, qu’il pensait maintenant pouvoir se reposer, mais qu’il fallait une fois de plus réparer le pays, se remettre au travail. Il dit aussi qu’il compte sur les jeunes, mais que, pour elles et eux, c’est très dur.

Parmi ces jeunes, il y a Clara, 27 ans, avec laquelle Caroline Gillet a rendez-vous le lendemain. A l'époque, Clara envoyait déjà à Foule continentale, depuis six mois, des mémos vocaux pour raconter ce qu’elle vivait : la révolution en octobre 2019, sa frustration face à l’immobilité de la classe politique, la grave crise économique, la nécessité de retourner travailler, deux ou trois emplois à la fois pour gagner assez... En mars, le premier confinement et, enfin, en août dernier, la double explosion dans le port de Beyrouth

Ce nouvel épisode de Foule continentale tente de raconter cette année si particulière dans la vie de Clara. Il rassemble plein de matériaux : des extraits de cette première rencontre "physique" un soir de décembre, des extraits de films, de chansons et de vidéos (entre autres choses, Clara est musicienne et cinéaste) et des extraits de son journal sonore.

Faire la paix avec son histoire familiale

Clara habite aujourd'hui un village de la banlieue de Beyrouth où, il y a trente ans, ses parents se sont rencontré·e·s. À l’époque, c’était très vert, il y avait des oliviers. Clara a grandi à l’époque de la reconstruction qui a suivi la Guerre civile. Un article du Monde diplomatique explique qu’en "avril 1975, avec la fusillade d’un autobus palestinien dans un faubourg de Beyrouth, commencent quinze ans de guerre civile au Liban, aux causes à la fois nationales et régionales. [...] Les combats opposent d’un côté, les conservateurs chrétiens, dirigés par les phalangistes et, en face, ce que l'on appelle alors la Gauche libanaise, constituée des Palestiniens, des Druzes, des baassistes, des communistes et des musulmans, tant sunnites que chiites."

A qui appartient la révolution ?

Tous ces frères et soeurs, les oncles et tantes de Clara, continuent aujourd’hui de soutenir le parti phalangiste chrétien, demeuré actif depuis la guerre civile. Aujourd'hui, au Liban, tout le système politique continue de reposer sur une division communautaire et religieuse. On appelle ce système confessionnel : la présidence de l’État doit revenir à un maronite (chrétien), la direction du gouvernement à un sunnite et celle du Parlement à un chiite, tandis que les sièges des députés sont répartis entre chrétiens et musulmans.

Or, en octobre 2019, les Libanais·es sont descendu·e·s dans la rue pour protester contre la crise économique et sociale et après l’annonce de nouveaux impôts sur l’essence, le tabac et les appels en ligne via des applications comme WhatsApp. Et ce qui est inédit alors, c’est que la colère sociale transcende les communautés religieuses. A vrai dire, le confessionnalisme serait même menacé par ce qui ressemble à s'y méprendre à une révolution et qui a mis dans les rues près d’un tiers du pays. 

A un moment donné, on s’est rendu compte que c’était le début de quelque chose qu’on n’avait jamais vécu avant. Que ça pouvait être le début d’une révolution.

C’était tout ce dont je rêvais pour ce pays qui était devant mes yeux.

Confinement et explosions

Au printemps, ce vent révolutionnaire a été interrompu par la crise sanitaire du Covid-19. Mais l'événement le plus choquant pour Clara et pour tou·te·s les Libanais·es, c'est la double-explosion qui, le 4 août 2020 à 18 heures, heure de Beyrouth, a soufflé le port de la capitale et ses environs, faisant plus de 200 mort·e·s et de 6500 blessé·e·s.

Je peux même pas décrire l’horreur d’hier. C’était une nuit tellement tragique. J’ai même pas les mots pour décrire les images que j’ai vues, surtout aux urgences. Je pense que je suis toujours sous le choc.

C’était le chaos total. Je voyais des enfants, des adultes, tout le monde blessé, du sang partout. J’avais jamais vu ça de ma vie.

Clara a passé la nuit avec deux de ses meilleur·e·s ami·e·s qui ont été blessé·e·s dans l'explosion mais qui s'en sortiront sans séquelles. Pour elle, dès le lendemain, l'enjeu principal devient alors de reconstruire et réparer sa ville.

Il y avait tellement de monde. C’était tellement beau de voir combien de personnes étaient descendues dans la rue.

J’avais pas d’autre choix : c’était soit on va sur place, on continue, on a de l’espoir, soit on meurt. On ne pouvait rien faire d’autre pour se sentir bien. On devait être dans la rue, proche de la destruction, pour sentir qu’on pourrait rebâtir les routes. Sinon, on n’a plus rien à perdre ; il vaut mieux, je sais pas, se casser.

Clara habite dans la banlieue de Beyrouth ; elle était loin du centre au moment des explosions du 4 août 2020
Clara habite dans la banlieue de Beyrouth ; elle était loin du centre au moment des explosions du 4 août 2020 © Radio France / Caroline Gillet

Partir ou rester ?

Ces explosions comptent parmi les plus importantes explosions non-nucléaires de l’histoire. On sait aujourd’hui qu’elles étaient liées aux près de 3000 tonnes de nitrate d'ammonium entreposées sans précautions pendant près de sept ans dans un hangar du port. L’enquête pointe des actes de négligence, de corruption et des dysfonctionnements au sein des autorités douanières, portuaires et politiques. 

Un article paru dans Le Monde le 20 janvier 2021 précise que "le juge chargé de l’enquête, Fadi Sawan, a inculpé une trentaine de personnes. Vingt-cinq d’entre elles, en lien avec le port, ont été incarcérées. Mais « Quatre personnalités politiques ont aussi été mises en examen, parmi lesquelles des anciens ministres. Tous ont refusé d’être interrogés par le magistrat et deux d’entre eux ont déposé une action « en suspicion légitime d’incompétence » pour obtenir la révocation du juge Sawan."

Quand la question de la responsabilité a commencé à émerger, les manifestations dans le pays ont repris de plus belle. Quatre jours après les explosions, des milliers de Libanais·es étaient dans les rues à l’assaut des ministères.

On peut pas s’arrêter, on doit continuer à marcher, parce qu’on n’a pas vraiment le choix. Je suis libanaise. C’est là que je suis née, c’est là que je vis et je compte pas quitter juste parce qu’il y a une crise.

La question de partir, Clara se la pose pourtant depuis l’adolescence. Avec les questions d’exils, le décès de son père en 2013, puis, juste après, celui de sa grand-mère, elle s’est rendu compte que le thème de la séparation était devenu central dans sa musique et dans ses films.

Moi, pour le moment, je reste. Je reste parce que c’est ce pays qui a besoin de moi. On n’a pas besoin de moi ailleurs.

Sur son compte Instagram, on retrouve cette vidéo :

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Clara, à Beyrouth, au moment de sa première rencontre "physique" avec Caroline Gillet, quelques mois après le début de la crise sanitaire et les explosions du port
Clara, à Beyrouth, au moment de sa première rencontre "physique" avec Caroline Gillet, quelques mois après le début de la crise sanitaire et les explosions du port © Radio France / Caroline Gillet

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