Moins encore que l’avenir, on ne peut pas prédire le passé. Quelle aurait été l’évolution du processus d’unification européenne si la France n’avait pas refusé, en 1954, la création de la Communauté européenne de Défense et les institutions politiques communes qui devaient l’accompagner ? Cette première tentative d’unification politique à six aurait-elle débouché sur la constitution d’un noyau fédéral fort, de ce point d’ancrage qui, jusqu’aujourd’hui, manque à l’Union et qui aurait pu progressivement aimanter le reste du continent autour d’un projet politique clair ? On peut le penser. Beaucoup considèrent que la France, par simple peur de ne pas maîtriser les choses, a raté là l’occasion de créer et modeler l’Europe politique. On peut diagnostiquer là un étrange et récurrent mélange français de volontarisme et de couardise, de force visionnaire et de manque de confiance en soi mais on peut, tout aussi bien, dire l’inverse. On peut croire, au contraire, que c’était trop tôt, que ça n’aurait pas marché, que l’édifice se serait écroulé ou que la France aurait du plier devant une majorité atlantiste. Qui sait ? On ne réécrit pas l’Histoire mais le fait est que la France n’a pas eu l’audace de son ambition et que la Communauté économique européenne, l’ancêtre de l’Union, s’est ainsi fondée, en 1957, sur des bases économiques, comme son nom l’indique, et non pas politiques. L’idée, bien sûr, était de prendre ce détour pour que l’intégration économique puisse conduire, un jour, à l’intégration politique, que la dynamique de l’une relance celle de l’autre. C’est ce qui a fini par se produire. C’est grâce au marché commun qu’on en arrive maintenant à ce projet de Constitution mais, outre qu’il a fallu attendre, pour cela, pour reprendre cette route, le début des années quatre-vingt-dix et le traité de Maastricht, ce détour eut un prix qui pourrait bien se payer bientôt d’un nouveau « non » de la France à l’Europe politique, à son propre projet. Car que s’est-il passé, pendant près d’un quart de siècle ? Les barrières douanières entre pays de la Communauté ont été supprimées dès 1968, avec dix-huit mois d’avance sur les dispositions du Traité de Rome. Les échanges entre les Six ont plus que quintuplé de 1957 à 1970. Les exportations de la Communauté ont été multipliées par plus de trois tandis que les exportations américaines l’étaient par moins de deux. La Politique agricole commune a formidablement profité aux exploitations françaises. Le marché commun fut une incroyable réussite économique mais les Européens n’ont guère vu là l’Europe dont ils n’entendaient parler qu’en termes de quotas laitiers, de réduction des tarifs douaniers, de montants compensatoires et autres poésies de marchands de tapis. Nous n’avons pas appris à nous connaître, à comprendre les raisons de l’autre, à nous familiariser avec les institutions européennes et leur constante évolution, moins encore à nous organiser en courants politiques européens. Par la faute de ce détour, nous n’avons jamais parlé politique et, à l’heure d’en revenir enfin, à l’ambition première, cela bloque, forcément, car le « non » de 1954 nourrit celui de 2005. Suite de cette histoire, la semaine prochaine.

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