Où est la gauche ? La droite ? Où sont les démocrates ? Les modernes ? Les anciens ? Bien malin qui le dirait tant ces catégories sont inopérantes dans la bataille qui s’est ouverte entre la Cour constitutionnelle de Turquie et le parti au pouvoir qu’elle entend mettre hors la loi. Aux affaires depuis 2002, le Parti de la Justice et du développement, l’AKP, a été reconduit, en juillet dernier, avec 47% des voix dans des élections incontestablement régulières. Ce parti se définit aujourd’hui comme « démocrate conservateur » ou « démocrate musulman », sur le modèle des démocrates chrétiens allemands ou italiens. C’est un parti pro-européen, très apprécié dans beaucoup de capitales européennes et dans les milieux d’affaires turcs et étrangers pour sa bonne gestion économique et son libéralisme mais il plonge en même temps ses racines dans les mouvances et partis islamistes dont il descend en droite ligne, demeure profondément religieux et clairement désireux de redonner à l’islam le rôle social que la laïcité turque lui interdit depuis près d’un siècle. Composée de onze magistrats, la Cour constitutionnelle est, pour sa part, l’instance suprême d’un appareil judiciaire qui constitue, avec l’armée, l’un des deux principaux gardiens de la révolution moderniste menée dans les années vingt par le « Père des Turcs », Kemal Atatürk, qui avait occidentalisé son pays à marche forcée en y important la laïcité à la française. Cette Cour, onze personnes contre 47% des électeurs, a jugé recevable, hier, à l’unanimité, la demande d’interdiction de l’AKP introduite, il y a deux semaines, par le procureur général de la Cour de cassation. Fondé sur des extraits de discours de responsables du parti au pouvoir et sur l’adoption d’une loi levant l’interdiction du voile à l’Université, le réquisitoire du procureur affirme que « le modèle d’islam modéré préconisé par l’AKP vise à établir un Etat gouverné par la charia » et que ce parti « usera jusqu’au bout de la dissimulation » pour parvenir à ses fins. Coup de tonnerre supplémentaire, le procureur demande également que 71 dirigeants de l’AKP, dont le Premier ministre et le Président de la République, soient interdits d’activités politiques pour cinq ans. Les choses vont maintenant durer, plusieurs mois, le temps d’une procédure, mais au point où elles sont, il serait surprenant que la Cour ne suive pas les conclusions du procureur, partiellement au moins. Le camp laïc a dégainé contre l’AKP qui n’est pas dans la meilleure des positions car l’affaire du voile à l’université lui a aliéné le soutien d’une bonne part des classes moyennes urbaines qui avaient parié sur son évolution. L’ombre de l’armée pèse sur cette bataille car les militaires sont, évidemment, aux côtés de la Cour. Il n’est pas certain mais, désormais, possible que ce parti soit dissout ou privé de ses dirigeants, qu’il doive se reformer sur de nouvelles bases, que l’échiquier politique turc soit bouleversé et la très hypothétique entrée de la Turquie dans l’Union européenne en sera retardée de beaucoup. On verra mais la modernité laïque vient de porter un rude coup à la modernité islamique, le siècle d’hier à celui d’aujourd’hui.

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