Ce n’est qu’une première étape, nécessaire, notable, mais pas suffisante. Quatre mois après l’élection présidentielle ivoirienne du 2 décembre, une exceptionnelle unanimité de la communauté internationale a virtuellement fait triompher le verdict des urnes grâce aux efforts conjoints de l’Union africaine, de l’Union européenne, des Nations-Unies et de la Communauté économique des Etats d’Afrique de l’Ouest, l’organisation régionale dont fait partie l’ancienne colonie française qu’est la Côte-d’Ivoire. Cette défaite de Laurent Gbagbo, président sortant qui refusait de reconnaître la victoire de son opposant, Alassane Ouattara, dont la foudroyante offensive militaire l’a maintenant acculé à bientôt jeter l’éponge, n’est pas seulement une victoire de la démocratie. Elle marque également une évolution des grandes puissances qui ne s’étaient longtemps guère soucié du respect de l’Etat de droit en Afrique noire et, surtout, une évolution de l’Afrique elle-même qui, cette fois-ci, n’a pas toléré que des élections ne soient qu’une farce dont le résultat pouvait être ignoré. Parce que c’est l’Afrique tout entière qui sort victorieuse de cette épreuve, ce moment marque une date mais il est fragile car bien au-delà du refus d’un homme de céder le pouvoir, la crise ivoirienne plongeait ses racines dans la grande artificialité des frontières de ce pays. Dessinée par la colonisation qui avait partagé l’Afrique entre les empires européens puis par la décolonisation qui avait constitué des Etats à partir des régions administratives découpées par les autorités coloniales, la Côte-d’Ivoire réunit des peuples de culture, d’histoire et de religions différentes. Elle a, de surcroît, été séparée du Burkina Faso auquel elle avait été rattachée jusqu’en 1946 et dans lequel on retrouve le même peuple qu’au nord de la Côte-d’Ivoire. Comme celle de bien des Etats africains, l’identité ivoirienne est incertaine et, lorsque les cours du cacao ont baissé à la fin du siècle dernier et plongé l’économie nationale dans la tourmente, la présence de nombreux immigrés des pays limitrophes a soudain posé problème. Jusqu’alors, ils étaient considérés comme Ivoiriens, avec souvent de papiers ivoiriens, mais du jour au lendemain, pour cause de chômage, on les a regardés comme étrangers. On a d’autant plus contesté leur « ivoirité » qu’ils pouvaient peser, sur l’échiquier politique, en faveur d’un peuple ivoirien ou l’autre et c’est ainsi que la Côte-Ivoire avait commencé à se déchirer entre Nord et Sud. Homme du Nord et haut-fonctionnaire international, Alassane Ouattara aura donc non seulement à unifier son pays mais à prouver aussi qu’un demi-siècle après la décolonisation une nation ivoirienne s’est vraiment constituée. Avec la démocratie, c’était le second enjeu de cette crise pour l’Afrique qui, tout entière ou presque, doit surmonter cette question des frontières soit en pariant sur la consolidation des Etats tels qu’ils existent en faisant tout pour les affirmer, soit en prenant son parti, et le risque, d’une remise en cause des frontières comme cela vient de se produire au Soudan et pourrait peut-être, se produire, demain, en Libye quand le colonel Kadhafi, comme Laurent Gbagbo, aura tiré ses dernières cartouches.

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