En Inde comme dans d’autres pays émergents, une partie de la population n’a pas les moyens de la « distanciation sociale » décrétée pour lutter contre la pandémie. Un facteur aggravant pour la propagation du virus.

Travailleurs journaliers tentant de quitter Delhi avec leurs familles après l’annonce du confinement général, la semaine dernière. L’« impossible distanciation sociale ».
Travailleurs journaliers tentant de quitter Delhi avec leurs familles après l’annonce du confinement général, la semaine dernière. L’« impossible distanciation sociale ». © AFP / Shriram Vernekar / The Times Of India / The Times of India via AFP

Un virus ne distingue pas entre riches et pauvres, entre puissants et anonymes, comme le montre la longue liste des victimes de cette pandémie à travers le monde. Pourtant, nous ne sommes pas tous égaux dans la manière de nous protéger, et de lutter contre sa propagation.

C’est le cas dans les pays développés, mais c’est plus frappant encore dans le monde émergent où le fossé social est beaucoup plus large. Les images en provenance d’Inde, où le confinement général d’1,3 milliard d’habitants a été décrété la semaine dernière, le montrent avec force.

Tandis que la classe moyenne s’est précipitée dans les supermarchés avant de s’enfermer dans des appartements climatisés, des millions d’autres Indiens se retrouvent dans le désarroi total. Ce sont les travailleurs journaliers qui font tourner les mégapoles comme Mumbai ou Delhi, et qui se retrouvent sans rien, du jour au lendemain, à cause du confinement. Ces millions de malheureux doivent lutter pour regagner leurs villages d’origine, et se pressent aux gares et stations de bus, là où ils devraient éviter tout rassemblement.

Leurs témoignages montrent la difficulté de décisions politiques semblables à celles qui s’appliquent partout ailleurs, mais avec une différence : il n’y a pas de filet de sécurité pour les plus pauvres, pas de protection qui éviterait d’avoir à choisir entre la maladie et la faim.

Les conséquences pour la lutte contre l’épidémie sont immenses et inquiétantes : dans les grandes villes indiennes, près du tiers de la population vit dans des bidonvilles ou dans des conditions d’extrême précarité, sans eau courante et sans l’hygiène que l’on demande aujourd’hui pour faire barrage à l’épidémie. La journaliste indienne Rana Ayyub raconte qu’en allant interroger les habitants d’un bidonville de Mumbai sur la « distanciation sociale », elle a réalisé l’indécence de sa démarche en voyant la promiscuité forcée dans laquelle vivaient les familles.

Cet exemple indien se retrouve dans la plupart des pays émergents, par exemple dans la mégapole nigériane Lagos, plongée elle aussi dans l’interdiction de tout déplacement. A Tunis, hier, des centaines de travailleurs précaires ont manifesté contre le confinement, avec un cri du cœur entendu de l’Inde à l’Afrique : « laissez-moi ramener du pain à mes enfants », disait un protestataire cité par l'AFP, en l’absence de l’aide promise par le gouvernement.

Ces situations extrêmes montrent comment les inégalités, hier entre le Nord et le Sud, traversent aujourd’hui les sociétés. Or si l’Europe a de beaux restes d’État providence, les pays du Sud n’en ont pas les moyens ou n’ont pas suivi ce modèle de développement.

Le Secrétaire Général de l’ONU, le patron de la Banque mondiale, et bien d’autres ont appelé à de vastes plans de soutien pour ces pays les plus fragiles dans la lutte contre la pandémie. Dans la concurrence des urgences, il n’est pas sûr qu’ils soient entendus à temps.

Reste cette question des inégalités, au cœur de nombreuses protestations mondiales avant le coronavirus ; on aimerait se dire que le « monde d’après » trouvera les moyens d’en finir avec ce fléau déstabilisateur ; mais pour être honnête, on n’y croit pas vraiment…

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