Tout va très vite en Egypte. Tout y va si vite qu’il n’est désormais plus certain que soit encore possible d’y organiser cette « transition ordonnée » que Barack Obama appelait de ses vœux dès le week-end et que demandent maintenant l’Union européenne et l’un des hommes les plus influents du Proche-Orient, Amr Moussa, secrétaire général de la Ligue arabe et ancien ministre égyptien des Affaires étrangères. Ce soir des millions de personnes auront manifesté dans toutes les grandes villes du pays. Ces rassemblements auront été, à coup sûr, d’autant plus imposants que l’armée a fait dire, hier, qu’elle avait « entendu et compris les revendications légitimes des manifestants » et qu’elle était « là pour les protéger et protéger la liberté d’expression ». Autrement dit, l’armée ne tirera pas dans la foule. Elle ne fera, non plus, rien pour empêcher ces cortèges de crier la colère et les exigences populaires et, le sachant, les Egyptiens n’auront plus aucune raison de ne pas s’y joindre, en nombre, en famille, avec femmes et enfants. L’armée a fait cela parce qu’elle a médité l’exemple de l’armée tunisienne qui s’est acquis une immense popularité en refusant de tirer sur les manifestants. L’armée égyptienne veut préserver son prestige et renforcer encore le poids politique qu’elle a depuis qu’elle avait renversé la monarchie en 1952. Elle veut s’imposer ainsi un arbitre incontournable de cette crise, celui qui pourrait négocier cette fameuse transition ordonnée mais, ce soir, le peuple égyptien se sera compté. Il se sera rassemblé dans les rues aux quatre coins du pays, aura senti sa force et cet acteur de la scène politique sera devenu tout aussi puissant que les militaires. Si Hosni Moubarak se retire d’ici ce soir, peut-être sera-t-il encore temps que son vice-président, Omar Souleimane, lui succède et entame des négociations avec l’opposition sur l’organisation d’élections libres, anticipées ou pas. La Constitution serait alors formellement respectée. Ce n’est pas à la rue que ce régime céderait la place. Comme en Tunisie, ce serait au terme d’un compromis politique qu'il s'effacerait mais même cette hypothèse est devenue fragile car, au soir de ce qui aura constitué le plus clair des référendums, l’Egypte pourrait bien ne plus vouloir qu’aucun des hommes qui constituaient la garde rapprochée d’Hosni Moubarak ne reste en place, même pour un temps, même une minute de plus. Plus il marque des points et grossit, plus ce mouvement se radicalise. Peut-être que ce qui aurait été possible hier ne le sera plus aujourd’hui et si ce président s’obstinait, s’il ne se retirait pas dans la journée, ce soulèvement aurait toute chance de devenir une révolution, par définition imprévisible. L’Egypte hésite entre chaos et transition mais la certitude est qu’un deuxième président arabe sera bientôt tombé, chassé du pouvoir par un soulèvement populaire. Non seulement la contagion de la liberté pourrait maintenant gagner d’autres capitales proche-orientales mais c’est le plus peuplé des pays arabes qui bascule aujourd’hui, le plus solide des alliés des Etats-Unis dans une région qui, sous peu, ne ressemblera plus en rien à ce qu’elle fut.

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