Si vous ne l’avez pas déjà fait, courez voir le Lincoln de Spielberg Des décors à la photo, de la mise en scène au jeu des acteurs et au premier chef de Daniel Day-Lewis dans le rôle titre, tout y est époustouflant de maîtrise, de beauté et d’émotion contenue mais ce chef-d’œuvre est en plus, et avant tout, le plus grand film qui ait jamais été fait sur la politique.

Le cinéma a très souvent décrit et dénoncé les vanités et la corruption de la politique, ses mensonges et ses manipulations, l’horreur des dictatures et les travers de la démocratie. Dans l’exercice du pamphlet, le cinéma avait déjà tout dit ou presque de tout cela mais la noblesse de la politique, sa grandeur, ses difficultés et les détours qu’elle impose – non, jamais cela n’avait été aussi intelligemment valorisé, décrit et décrypté que par ce film-là.

La politique, la vraie, c’est l’art et les moyens de faire triompher une cause juste et nécessaire contre des temps et une société qui la rejettent car la peur du changement, le conformisme intellectuel et la défense des intérêts en place sont des constantes de l’histoire humaine. Sauf dans les moments révolutionnaires, quand soudain tout bascule, un homme politique ne peut pas prôner un renversement, même partiel, de l’ordre établi pour la simple raison qu’il n’est alors pas suivi et que tout et tous se liguent contre lui.

C’est la première chose que Spielberg donne à voir dans ce Lincoln.

Moralement horrifié par l’esclavage qui choque peu de ses contemporains, convaincu que les Etats-Unis ne monteront pas en puissance sans s’en être débarrassé, Abraham Lincoln veut l’abolir. Il en a l’inébranlable volonté – cette volonté qui est, avec la morale, la solitude et la vision, la marque de ceux des hommes d’Etat qui font l’histoire – mais, sachant qu’il ne peut prendre l’Amérique de front, il biaise.

Il ne vend pas l’abolition à l’opinion, la presse et la Chambre comme un impératif historique et moral mais comme un moyen de précipiter la défaite des sudistes dans la guerre de sécession qui s’achève. L’argument porte mais pas suffisamment et, comme il sait aussi qu’il ne sera plus question d’un tel bouleversement de l’ordre établi sitôt la guerre finie, on le voit faire parallèlement traîner la paix pourtant à portée de main, délibérément prolonger le bain de sang au nom de l’intérêt supérieur de la justice et des temps à venir.

C’est la deuxième chose montrée par Spielberg, cette nécessité dans laquelle se trouve même le plus pur des visionnaires de se salir les mains, de mentir à tous, tromper chacun, faire sans dire et en acheter plus d’un pour faire triompher un idéal. Et puis, troisième dévoilement de la politique, il y a l’éternel obstacle des intransigeants, de ceux qui préfèrent la défense frontale d’une cause à sa victoire définitive et qu’il faut savoir convaincre de composer avec leurs convictions – de dire, en l’occurrence, qu’ils ne veulent pas l’égalité des races, ce sera pour plus tard, mais seulement la fin de l’esclavage.

Lincoln, on le sait, a payé sa victoire d’une balle dans la tête et, s’il n’est heureusement pas de règle, le meurtre du visionnaire est également une éternelle réalité de la politique, de la vraie. Courez voir ce film.

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