Le Maroc confirme aujourd’hui sa singularité. Il n’y eut, dans ce royaume, ni soulèvement populaire comme en Egypte ou en Tunisie ni répression de masse comme au Yémen ou en Syrie mais il n’en est pas moins le premier pays du monde arabe à tirer les conséquences de l’immense aspiration à la liberté qui secoue depuis six mois le Maghreb et le Machrek.

Les Marocains sont appelés aujourd’hui à se prononcer par référendum sur un ensemble de réformes politiques que leur roi, Mohammed VI, leur avait promis de mettre en œuvre dès le 9 mars dernier, en réponse aux jeunes manifestants descendus dans les rues pour demander l’établissement d’une monarchie constitutionnelle. Si le « oui » l’emporte, le Maroc ne deviendra pourtant ni l’Espagne ni la Grande-Bretagne. Son monarque ne sera pas réduit à une simple fonction de représentation. Il restera le « Commandeur des croyants », plus haute autorité religieuse du pays, et gardera la haute main sur l’armée, la Justice et les questions de sécurité intérieure et extérieure. Il n’abdiquera pas, et loin de là, tous ses pouvoirs, mais ce royaume n’en fera pas moins de grands pas vers la démocratie puisque le roi devra désormais choisir comme Premier ministre une personnalité issue du parti arrivé en tête des élections législatives, qui sera « chef du gouvernement » et aura le pouvoir de dissolution de l’Assemblée, prérogative jusqu’ici réservée au Palais.

Mohammed VI cède volontairement une partie non négligeable de ses pouvoirs à la représentation nationale plutôt que d’avoir à risquer de les céder tous en risquant une épreuve de force incertaine. Il choisit l’évolution pour n’être pas confronté à une révolution et cette sagesse dont bien d’autres pouvoirs arabes gagneraient ou auraient gagné à s’inspirer s’inscrit dans une longue histoire de compromis permanents. Sans même remonter aux temps précoloniaux où la monarchie avait toujours su composer avec les pouvoirs régionaux et la diversité d’un royaume qui va des confins immédiats de l’Europe à ceux de l’Afrique noire et du Sahara, les prédécesseurs de Mohammed VI – « M6 » comme on l’appelle à Rabat – avaient su survivre au protectorat français en devenant les fédérateurs de toutes les forces politiques, des communistes aux nationalistes, qui rêvaient d’indépendance. Mohammed V, le grand-père de M6, s’était ainsi fait tellement incontestable que, lorsque la France s’est retirée, aucune force marocaine ne contestait la légitimé de sa dynastie.

Elevé au milieu de personnalités de toutes couleurs politiques, Hassan II, le père de M6, sut ensuite réprimer, cajoler, canaliser tous les partis, gouvernant sans pitié, comme on fait la guerre, mais laissant toujours un espace au pluralisme. Son fils, l’actuel souverain, n’est pas le Louis XI que fut son père. C’est un réformateur qui voudrait régner plutôt que gouverner, qui s’est fait aimer, qui a vidé les prisons et rompu avec la brutalité du Palais mais qui s’est aussi convaincu qu’il ne fallait avancer que pas à pas vers la monarchie constitutionnelle dont il avait rêvé en accédant au trône. Pour lui, le printemps arabe aura été une occasion inespérée de bouger et d’imposer ce changement dans la continuité qui n’est pas, pour son peuple, le plus mauvais des paris.

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