C’est ce qui s’appelle une censure, massive et irréfutable. On ne saura jamais combien exactement d’Egyptiens sont descendus hier dans les rues mais ils ont été nombreux, très nombreux – quatorze millions a fait dire l’armée – à manifester contre Mohamed Morsi, le président islamiste entré en fonction il y a seulement un an, et leurs slogans, « Dégage ! », était parfaitement explicite. Sans doute majoritaire, toute une Egypte n’exige rien de moins que la démission de ce président issu des Frères musulmans. La jeunesse urbaine et occidentalisée qui avait fait tomber Hosni Moubarak il y a vingt-neuf mois le veut et appelle à une « deuxième révolution ». Les classes moyennes la suivent, les partisans de l’ancien régime aussi. Tout ce que ce pays compte de gens hostiles à une trop grande place de la religion dans la vie politiques sont vent debout contre les Frères mais la nouveauté, ce qui change tout, est que beaucoup des anciens électeurs de Mohamed Morsi, y compris des personnes très pieuses et traditionnalistes pour lesquelles le mot même de « laïcité » est suspect, veulent désormais la « chute du régime » car l’économie du pays s’écroule.Les prix et le chômage sont à la hausse. Le tourisme et les investissements à la baisse. Les caisses de l’Etat sont vides. L’Egypte est virtuellement en faillite parce que son économie était déjà fragile avant la révolution de 2011, que les bouleversements et l’instabilité politiques n’ont rien arrangé, que les Frères n’avaient pas de cadres aptes à gérer ce pays de 80 millions d’habitants et qu’ils n’ont ni su ni voulu les chercher ailleurs que dans leurs rangs.Loin d’avoir débouché sur l’instauration d’une théocratie, comme on l’avait tant craint, à tort, en Egypte et dans le monde, les victoires électorales des islamistes n’ont abouti qu’à leur discrédit. Le pouvoir les a usés encore bien plus vite qu’ils ne les usent en Tunisie et leur grand slogan, ce mythe qui disait « l’islam est la solution », ne séduit plus puisque sa fausseté est maintenant avérée. Ce que des décennies de répression avaient échoué à faire, la démocratie n’a mis qu’un an à y parvenir. La démocratie a considérablement affaibli l’islamisme comme elle commence à l’éroder en Turquie. L’islamisme était soluble dans la démocratie car la liberté est un révélateur mais, s’il est heureux que ces manifestations l’aient montré, où peuvent-elles mener maintenant ? Parce qu’il ne peut rien faire d’autre devant l’ampleur de cette censure, parce que la police souhaite son départ et que l’armée attend son heure en faisant des clins d’œil à la population, Mohamed Morsi a choisi la conciliation. Il n’a finalement pas jeté ses propres partisans dans la rue et ainsi évité de trop graves affrontements. Il tend, au contraire, la main à ses opposants en leur proposant, depuis jeudi, l’ouverture d’un dialogue mais l’opposition refuse par peur que la force qui vient de s’exprimer ne se perde dans ces discussions. Cette peur n’est pas infondée. L’opposition ne veut donc qu’une seule chose du président, sa démission immédiate, mais cette intransigeance est tout aussi dangereuse que le dialogue car elle porte en elle la poursuite des manifestations qui pourrait vite signifier le retour en force de l’armée.

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