Alain Juppé a souvent dit de Villepin qu’il « ferait un excellent Premier ministre en temps de guerre mais qu’en temps de paix … ». C’est vrai. Dominique de Villepin est de ces hommes qui, mus par de grandes ambitions, ne regardent pas la route mais le point d’arrivée, marchent, foncent, sans se plus se soucier des obstacles que des troupes, convaincus qu’il ne peut rien arriver d’autre à ceux qui voient large qu’un mémorable triomphe ou la gloire d’avoir tout joué dans un combat. « Il manque de sens commun », juge Edouard Balladur et, de fait, Dominique, Marie, François, René Galouzeau de Villepin, 51 ans, taille haute et profil d’aigle, neuf livres dont deux recueils de poésie, geste ample et verbe littéraire, est l’anti-portait d’un Premier ministre français. A ce poste, il faut savoir laisser le président tracer l’horizon et s’occuper de l’intendance, arbitrages d’ego et de budget, groupes de pression et nominations préfectorales. Sous la V° République, un Premier ministre est un fusible, un coupe-feu. Villepin est un incendie à lui seul, toujours survolté, cassant avec la médiocratie et moins expert en l’art de se faire des obligés qu’en celui de se créer des ennemis. Juppé a raison mais, si la France n’est pas en guerre, elle est en crise. La droite hait ce Président altermondialiste qui déclarait au dernier Conseil européen que le « libéralisme serait au XXI° siècle ce que le communisme avait été au XX° ». La droite française n’aime que le meilleur ennemi de Jacques Chirac, Nicolas Sarkozy, et seule la gauche est encore plus éclatée qu’elle ne l’est, entre un PS divisé et une gauche de la gauche qui s’affirme autour des communistes, des trotskistes et des dissidents socialistes. L’échiquier politique français est un champ de bataille après la bataille mais c’est psychologiquement que la France va le plus mal. Après avoir cru que François Mitterrand « changerait la vie » et que Jacques Chirac réduirait la « fracture sociale », elle en est toujours à 10% de chômeurs et ne croit plus en rien si ce n’est en la détestation de ses « élites », grands partis et grands journaux, tous jugés coupables d’avoir prôné le « oui » après avoir failli à tracer les voies de l’avenir. La France n’a plus de repères. Elle ne sait plus où elle va. Alors peut-être Villepin peut-il être le Premier ministre de ces temps-là, lui dont la carrière politique est tellement atypique et qui incarne la bataille française contre l’aventure irakienne, moment de fierté et d’unanimité nationales. La majorité parlementaire avec laquelle il gouvernera lui aurait cent fois préféré Nicolas Sarkozy mais elle sait, maintenant, que c’est avec lui qu’elle gagnera ou perdra les prochaines élections et Villepin n’en a donc cure, certain qu’il est de pouvoir remobiliser la France en lui redonnant une fierté, une direction, du panache – en réinventant cette France dont il rêvait lorsque, petit Français de l’étranger, de Rabat et de Caracas, il se la représentait guidant le monde, sous les traits d’Hugo et de Bonaparte, jamais plus vraie que dans la geste gaulliste, sa référence d’hier et d’aujourd’hui. Villepin est un pari, le plus improbable des paris, mais cet homme a cent idées à la seconde, de l’orgueil et de l’énergie. Qui sait ? Peut-être. On verra.

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