Il n’y a pas, d’abord, de meilleur endroit que l’Iran pour mesurer l’absolue catastrophe qu’aura été l’aventure irakienne. En allant renverser Saddam Hussein, les Etats-Unis avaient cru pouvoir créer une vitrine de la démocratie et du bien-être occidental au Proche-Orient, ce qu’avait été Berlin Ouest dans le monde communiste. Contrairement à une idée reçue, leur objectif n’était pas de mettre la main sur le pétrole irakien. Si tel avait été leur but, rien n’aurait été plus facile pour eux que de s’entendre avec Saddam qui n’aurait demandé que cela, la pérennité de son régime contre un flot d’or. Non, Georges Bush et ses conseillers ont vraiment cru qu’ils pourraient susciter, comme ils disaient, une « contagion démocratique » à partir de Bagdad et les voilà embourbés dans un pays dont ils ne sortiront pas sans dommage. Les voilà humiliés et impopulaires comme jamais dans tout le monde musulman. Voilà les Irakiens plongés dans la guerre civile et voilà, surtout, l’Iran qui se sent parfaitement libre, peut-être pas d’aller jusqu’à la bombe mais peut-être que si et libre, en tout cas, d’aller jusqu’au seuil nucléaire – jusqu’au moment où il serait prêt, en quelques mois, à devenir une puissance atomique. L’Iran se sent les coudées franches car il regarde à ses frontières, voit la tension monter en Afghanistan, l’Irak imploser, les Frères musulmans marquer chaque jour des points dans le monde sunnite et l’Amérique bien trop occupée à Bagdad pour se lancer dans une nouvelle aventure militaire. L’Amérique est entrée en guerre en Irak pour des armes de destruction massive qui n’existaient pas et se retrouve pieds et poings liés face à l’Iran qui acquiert, et s’en vante, la capacité d’en développer. Pour un échec, c’en est un mais, bien au-delà de la cécité de l’équipe Bush, il tient, avant tout, à un changement d’époque. C’est la deuxième réflexion que l’on se fait en Iran. Après l’effondrement soviétique, beaucoup avaient cru, et pas seulement aux Etats-Unis, que les Occidentaux victorieux, Américains en tête, allaient désormais exercer une influence sans partage sur le monde. Or c’est exactement le contraire qui se produit. La fin de la Guerre froide a permis et permet l’accélération de la montée en puissance de nouveaux pays, fait ressurgir des conflits, des peuples et des ambitions régionales oubliés. Le monde devient multipolaire, non plus deux pôles mais une multitude, et même la puissance américaine n’aura pas raison de cette réalité. Si stabilité internationale il doit y avoir, elle ne sera pas assurée par l’Amérique seule mais par une nouvelle organisation du monde et dans cette configuration qui se cherche, troisième réflexion, l’Europe existe. Malgré sa panne, ses crises et ses doutes, elle est là, naturellement là, et pèse si bien dans cette incertaine transition que c’est elle qui joue les premiers rôles dans la crise iranienne. C’est à sa diplomatie que l’Amérique s’en remet, faute de moyens d’action. C’est elle qui convainc la Maison-Blanche de mettre de l’huile dans les rouages. C’est elle, en fait, qui discute avec les Iraniens et qu’elle parvienne ou non à imposer un compromis, elle est simplement indispensable.

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