"Le Monde d’hier", le grand livre de Stefan Sweig, est l’une des œuvres majeures du XX° siècle. Ecrit dans la fièvre et le désespoir d’un homme qui allait bientôt se suicider plutôt que d’assister plus longtemps à la montée du nazisme, ses premiers chapitres évoquent merveilleusement ce que fut l’Europe d’avant la grande boucherie de 14-18 d’où la bête immonde allait sortir, vingt ans plus tard. C’était un temps d’espérance et de fraternité, de croyance dans l’éternel développement du progrès. Le mouvement ouvrier prêchait l’internationalisme contre le nationalisme des conservateurs. Les élites littéraires et scientifiques se vivaient comme européennes. L’Europe de la culture et des avant-gardes était faite. La barbarie semblait relever d’époques révolues et, dans les toutes premières pages de ce livre qu’il avait sous-titré Mémoires d’un Européen, Sweig décrit minutieusement les rites et coutumes de l’empire austro-hongrois où il était né. Tout y était stable, établi, hiérarchisé, les uniformes et la politesse, les classes sociales et leurs revenus. Tout y était pesant et suranné, sans doute ridicule mais infiniment rassurant et clair, autant que le furent les défilés du 1er mai durant les trois décennies du boom économique de l’Europe d’après-guerre. Suivie par toutes les gauches, de fiers ouvriers endimanchés, forts de leurs puissants syndicats et du besoin de main-d’œuvre, envahissaient alors les grands boulevards, de la Bastille à la République, à la Nation parfois. Autrement plus nombreux qu'aujourd'hui, ils scandaient leurs revendications et leur foi dans un monde meilleur. Il y avait, les bourgeois et les ouvriers, de la grève dans l’air, mais ces grandes parades de la lutte des classes ne préparaient, en fait, que des compromis sociaux dans un théâtre aussi réglé que les bals de la Vienne impériale. Depuis, le monde a encore changé, sans Troisième guerre mondiale heureusement, mais dans un tel séisme économique, technologique et politique, pourtant, qu’il ne reste à peu près rien de ce que fut l’après-guerre et ses 1er mai. Ce n’est pas qu’un nouveau nazisme menace mais l’air est lourd. Embourbés par son président, les Etats-Unis, la seule puissance qui avait la capacité de faire face aux répliques de l’écroulement soviétique ne savent plus à quels saints se vouer. L’Europe reste en panne, brisée dans son élan par la défiance de ses peuples et la médiocrité de ses dirigeants. L’hystérie tibétaine de la Chine dit toute l’angoisse d’un géant qui ne sait pas plus comment maîtriser sa croissance économique que ses défis politiques. Le monde arabo-musulman traverse un spasme de revanche historique qui le fait marcher à reculons. Rien ne va bien sur la scène internationale et le plus inquiétant dans cette période est le désarroi des forces politiques traditionnelles, droites et gauches, qui ne savent plus ni quels intérêts sociaux défendre, ni quelles alliances former, ni quelles solutions proposer dans un monde où tout va trop vite pour que les scènes politiques n’en soient pas bouleversées. Les étrangetés de l’échiquier français en sont un reflet mais un, seulement, parmi d’autres. Il faudrait un nouveau temps à la grammaire : le futur indéfini.

L'équipe
Mots-clés :
Nous contacter
Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.