C’est au petit matin, dimanche, que le président haïtien craque. Est-ce les défections qu’il sent poindre dans son entourage ? La peur d’être arrêté ou tué dans son palais par les insurgés du Nord qui ne sont plus qu’à une heure de la capitale ? Les Etats-Unis lui ont-ils tordu le bras en évoquant un dossier ou l’autre ? Toujours est-il que lorsque Jean-Bertrand Aristide se dit finalement prêt à démissionner et quitter le pays, les Américains ne perdent pas de temps. Il ne faut ni qu’il se ravise ni que le chaos ne devienne tel dans la capitale que son départ n’en soit compromis. C’est sous protection américaine qu’il gagne l’aéroport. Il est un peu plus de midi, heure de Paris. L’avion décolle, un appareil américain non immatriculé, mais tout s’est fait si vite que cet avion décolle pour nulle part, sans destination, tandis que le département d’Etat s’affaire, à Washington, à trouver un pays d’accueil pour ce proscrit sans visa. La France n’en veut pas. Les Etats-Unis non plus. Le Maroc se défile. Panama se propose. Ce sera la Centrafique, ce matin, et Haïti, entre temps, est passé par deux phases. Premier temps, tout va bien. La capitale reste calme. Le président de la Cour de cassation prend l’intérim présidentiel en vertu de la Constitution. Aux Nations-Unies, les diplomates préparent une réunion du Conseil de sécurité pour qu’une force de paix internationale reçoive mandat d’aller assister le gouvernement qui devrait être mis en place par un Comité de sages de l’opposition parlementaire et de la société civile. A Paris, Washington, New York et Port-au-Prince on croit avoir vingt-quatre devant soi mais non. Les pillards s’emparent de la capitale. Les rues sont si peu sûres et le téléphone si perturbé que les sages ne parviennent pas à se réunir. En l’espace de deux heures, le chaos s’installe. Les rebelles du Nord menacent d’investir Port-au-Prince. Il se crée la situation que la France avait voulu éviter en demandant, dès mercredi, le départ de Jean-Bertrand Aristide et la Maison-Blanche, avant même que le Conseil de sécurité ne se soit réuni, annonce l’envoi de 500 marines à Haïti, une avant-garde, dit-elle de la force internationale. Georges Bush ne veut pas pouvoir être accusé par les Démocrates d’avoir laissé Haïti sombrer dans le sang. A Paris, on tord le nez. La France, elle, ne veut pas être associée à une intervention qui n’ait pas l’onction préalable du Conseil de sécurité mais les pillages prennent si vite de l’ampleur que l’Elysée annonce, en fin de soirée, l’envoi d’un détachement militaire des Antilles qui devrait arriver à Port-au-Prince ce lundi. C’est un signal aux rebelles du Nord. Ils ne peuvent pas faire n’importe quoi mais Paris se hâte moins que Washington afin que les soldats français n’aient pas mis le pied à Haïti sans mandat de l’Onu. Il y aura eu quatre retournements de situation en douze heures. L’Histoire va vite, tellement vite que Français et Américains se retrouvent aujourd’hui, un an après leurs déchirements irakiens mais sur décision des Nations-Unies, co-tuteurs de fait de l’un des pays les plus pauvres du monde, encore appauvri par ces semaines de troubles et sans vraie force politique prête à prendre la relève.

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