C’est la première fois que ce mot de « chaos » franchit les lèvres de Georges Bush. Il l’a certes employé en proposant une alternative, en appelant les Irakiens à choisir entre le « chaos et l’unité » mais tout se passe comme si la Maison-Blanche voulait maintenant préparer l’opinion américaine à une nouvelle dégradation de la situation et ne plus nier la réalité. Dans la seule journée d’hier, plus de soixante personnes ont trouvé la mort à Bagdad dans une série d’attentats dont deux visaient des lieux de culte chiites. Une semaine après la destruction du sanctuaire d’Askari, l’un des plus vénérés du chiisme, la vague de violences entre chiites et sunnites se poursuit donc alors qu’elle a déjà fait 379 morts et 458 blessés selon un bilan officiel et 1300 morts selon le Washington Post dont les chiffres semblent beaucoup plus près de la vérité. C’est à un début de guerre civile auquel on assiste désormais en Irak qui n’en est plus aux attentats aveugles destinés à montrer l’incapacité des Etats-Unis à contrôler la situation mais à des provocations délibérées visant, avec succès, à jeter sunnites et chiites les uns contre les autres. Aux représailles chiites qui ont suivi l’attentat contre le sanctuaire d’Askari ont succédé des contre-représailles sunnites et devant la mosquée chiite visée hier soir, un chiite déclarait tristement que puisque les autorités n’étaient pas capables de défendre sa communauté, il fallait qu’elle se défende par ses propres moyens. Les auteurs de ces provocations ne sont pas identifiés mais tout désigne la branche irakienne d’Al Qaëda qui veut maintenant faire fuir les Etats-Unis d’Irak pour pouvoir à la fois se vanter d’avoir remporté une victoire contre l’Amérique, l’attribuer au sunnisme et empêcher les chiites de prendre le contrôle de l’Irak. On ne voit plus très bien ce qui pourrait arrêter aujourd’hui cet embrasement mais le plus inquiétant n’est déjà plus là. Si l’Irak se déchire dans une guerre civile entre sa minorité sunnite et sa majorité chiite, c’est toute la région, tout le Proche-Orient, qui pourrait bientôt déraper dans un conflit entre les deux principales branches de l’Islam. Même si ils ne le souhaitent pas, même si ils en ont peur, les pays voisins seraient vite entraînés dans cette guerre car l’Iran chiite ne pourrait pas plus laisser écraser les chiites irakiens que les pays sunnites, Arabie saoudite en tête, ne pourraient laisser l’Iran profiter d’une victoire chiite et s’approcher de leurs frontières. Derrière ce début de guerre civile, c’est l’ombre d’une guerre régionale entre les deux Islam qui se profile, d’autant plus menaçante que tous les pays de la région ont des frontières artificielles et des minorités chiites qui pourraient, un jour, bouger. C’est si vrai que le chef des services de renseignements américains, John Negroponte, ancien ambassadeur à Bagdad, vient de déclarer devant le Sénat qu’on pourrait maintenant « voir exploser un conflit entre les mondes sunnite et chiite » - le danger même contre lequel tous les opposants à l’aventure irakienne avaient vainement mis en garde.

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