Longtemps toute puissante et forte d’un million d’hommes, l’armée turque est abonnée aux coups d’Etat. Depuis le début des années soixante, elle en a commis trois et déposé un gouvernement élu et tout porte, donc, à croire qu’elle a bel et bien fomenté le complot dont elle est aujourd’hui accusée et pour lequel plusieurs dizaines de ses plus haut gradés ont été inculpés et emprisonnés depuis une semaine. Classique stratégie de la tension, ces hommes auraient projeté d’organiser des attentats dans des mosquées et de provoquer un incident militaire avec la Grèce afin de décréter l’état d’urgence et prendre les commandes. Des documents semblent le prouver. Ils ont été publiés par voie de presse. L’affaire paraît claire. Elle est, en tout cas, plausible mais on est en Turquie, théâtre d’une permanente bataille politique entre le parti au pouvoir, l’AKP, formation issue de la mouvance islamiste, et l’armée, rempart de la laïcité dont elle est constitutionnellement garante. Au pouvoir depuis huit ans, l’AKP est devenue au fil du temps un parti islamo-conservateur, religieux et traditionaliste mais respectueux des libertés et de la laïcité. Sa bonne gestion de l’économie lui a valu de puissants soutiens dans les milieux patronaux et l’appui des gouvernements européens et américain qui considèrent, non sans raison, que ce parti a réussi à dissoudre son islamisme originel dans la démocratie et constitue, par là, un exemple à promouvoir dans le monde musulman. Légitimé par le suffrage universel et fort de la faiblesse d’une opposition trop morcelée pour le menacer, l’AKP est devenu le parti dominant de l’échiquier turc mais, aux yeux des laïcs et de l’armée au premier chef, ce parti aurait un « agenda caché ». Il ne se serait rallié à la démocratie et ne voudrait faire entrer la Turquie dans l’Union européenne que pour priver l’armée de ses pouvoirs constitutionnels et abroger ainsi les lois qui cantonnent la religion à l’espace privée – que pour mieux faire sauter, en un mot, les verrous qui empêchent l’islam de sortir des mosquées. Forte non seulement de ses armes mais aussi de son prestige et de ses relais dans l’appareil judiciaire, la presse et l’intelligentsia, l’armée constitue, aujourd’hui, la seule véritable opposition à l’AKP et, entre ces deux Turquie, la bataille est si rude qu’on ne peut pas complètement exclure qu’il y ait eu complot civil contre le pouvoir militaire et non pas complot militaire contre le pouvoir civil, un mélange des deux au moins. Sans nier l’existence des documents brandis contre elle, l’armée répond qu’ils n’auraient fait qu’envisager, et non pas préparer, l’occurrence de ces incidents afin de d’établir, dans une classique étude de scénarios, les mesures qu’elle aurait alors à prendre. Ce n’est ni plus ni moins crédible que ce complot trop amateur pour ne pas semer le doute et le fait que, dès hier, le gouvernement a saisi cette occasion pour annoncer une réforme de la Constitution qui mettrait l’AKP à l’abri d’une dissolution pour activités anti-laïques. La certitude est qu’un bras-de-fer est en cours.

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