A défaut de pouvoir fournir une explication cohérente et globalisante, on cherche des précédents historiques. Devant l’ampleur et la soudaineté des contestations qui bouleversent les mondes musulmans du sud et de l’est de la Méditerranée, on évoque tantôt 1848, tantôt 1989 dans des comparaisons qui sont loin d’être infondées. Entre les événements d’aujourd’hui et l’écroulement en chaîne des régimes communistes d’Europe centrale, il y a ce même effet de contagion d’une capitale à l’autre et ce même anéantissement d’un ordre qui avait été apparemment immuable. Avec le printemps des peuples qui avait secoué la France, l’Europe centrale et l’Italie du 19ième siècle, il y cette même irruption de la liberté sur une scène conservatrice et figée et ces mêmes similitudes d’aspirations à la dignité entre des nations aux situations politiques totalement différentes. Ce n’est pas pour rien qu’on parle de « printemps arabe » en utilisant un mot qui évoque à la fois les révolutions de 48 et les soubresauts du bloc soviétique mais il est un autre précédent avec lequel la comparaison est encore plus frappante. En 1968, à la plus grande surprise de tant de gouvernements de couleurs si diverses, on avait vu les jeunesses des deux blocs et des cinq continents descendre dans la rue par vagues successives et contester tous les ordres établis avec une radicalité que rien n’avait laissé prévoir. On se souvient surtout du 68 français mais la France fut loin d’être la seule touchée par ce séisme. Il y eut le 68 de Varsovie dont allait naître, 20 ans plus tard, Solidarité qui sonna lui-même le glas du soviétisme et le 68 du Mexique qui aura préfiguré le triomphe du pluralisme en Amérique latine. Il y eut les 68 du Japon, de l’Allemagne, de l’Italie, des Etats-Unis, de l’Estonie et, bien sûr, celui de la Tchécoslovaquie, ce Printemps de Prague écrasé par les chars soviétiques dans ce qui fut la dernière manifestation de force de l’URSS. Jusqu’aujourd’hui, on ne sait pas trop comment analyser cette année internationale mais sa description en donne pourtant les clés. L’acteur en fut partout la génération d’après-guerre, génération conçue dans l’espoir mondial du « plus jamais ça » mais élevée dans un monde figé par la Guerre froide dont les deux blocs se donnaient la main pour refuser tout changement. Cette génération a partout ébranlé les ordres d’après-guerre, occidental et communiste, et que se passe-t-il aujourd’hui dans les mondes musulmans ? La génération de l’après-guerre froide, elle-même fruit d’un baby-boom qui en a également fait une force générationelle, s’affirme à son tour dans une même irruption politique qui, au nom de la liberté, rejette à la fois les dictatures et l’islamisme, ses deux blocs à elle. Comme en 68, c’est la jeunesse étudiante qui est descendue dans la rue en criant que le roi était nu mais, comme en 68, sa révolte exprime la frustration de sociétés entières déçues, hier, par la trahison des promesses de la Libération et, aujourd’hui, par celle des promesses de la décolonisation. Dans les deux cas, une génération nouvelle proclame la fin d’une période historique et remet l’histoire en marche, une marche par définition longue et incertaine.

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